Québec : Un week-end chez Mère Nature

par Leslie Rijmenams

TipiVoyage au coeur de la nature québécoise : deux nuits sous les tipis, dépaysement garanti ! 

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Samedi, 12h. Jimmy, notre hôte Atikamekw nous attend à Manawan. Son savoir-faire, il l'a appris avec ses grands-parents étant petit. C'est comme ça que ça marche ici. Il a ensuite quitté le nid familial pour entamer des études d'instit. Mais Jimmy a voulu revenir aux sources.

La vie là-bas était trop agressante. Même quand quelqu'un était à 3 mètres de moi, il était dans ma bulle. Au moins ici, personne ne marche devant moi.

 C'est ça, la légende de Jimmy. 

Après nous avoir fait découvrir la poutine dans le seul "casse-croûte" du village de Manawan, Jimmy nous invte à embarquer. 35 minutes nous séparent du campement Matakan. Ce projet éco-touristique a été mis sur pied il y a 5 ans. Le but n'est pas de se la jouer à la Pocahontas, juste de partager des traditions et échanger sur la situation actuelle des Amérindiens.

Rincés par une bonne averse, nous sommes accueillis par Carlo, son fils, Baptiste, 2 ans et un ami : Jérôme (roulez les "r", svp), 4 ans. A peine débarqué, Jimmy se met à couper du bois. Celui-ci servira à chauffer le tipi et la cabane du prospecteur. Tipi douche, toilettes sèches, chapitwan (genre d'igloo en toile alternative au tipi)... Jimmy nous fait le tour du propriétaire. Il nous prépare une infusion à l'écorce de corbier. Sa vertu : faire oublier la fatigue. Ici, la nature est partout et sert toujours. Comme dans les tentes de sudation, genre de sauna en pleine nature servant à guérir les maux du corps et de l'esprit. Les cérémonies sont encadrées par un guérisseur ("medicine man" et non chaman, trop péjoratif) qui fait toute une série de décoctions. La sueur vide. La cérémonie dure environ 4 heures et plusieurs personnes peuvent y prendre part. 

Ce n'est pas de la sorcellerie, c'est spirituel. Rien à voir avec de l'exorcisme.

 Chez les Amérindiens, les éléments de la nature réunis forment le Tout Créateur. La compréhension et la bonne utilisation de notre environnement mène à l'équilibre. Enfants atikamekw

 Vers 15h, nous prenons le bateau pour aller poster les filets pour la nuit. Au menu, demain : du brochet, du doré et peut-être de la truite grise. C'est le courant qui décide. Jimmy pose sont filet près d'une cascade qui débouche sur le lac Kempt.

Ici, on a plus de chance de piéger le poisson. Il y a des vagues en plus aujourd'hui et l'eau se rafraichit depuis quelques jours. Y'a plus qu'à croiser les doigts !

 Plutôt deux fois qu'une... si on veut manger demain.  

De retour au campement, les enfants jouent à cache-cache, à l'ours et au lion. La forêt, les canots, l'embarcadaire, les roseaux sont leur aire de jeux. Pendant ce temps, Jimmy s'affaire en cuisine. Préparation : le pain bannik. Sa recette, il la tient de sa mère. Riche en protéines, ce pain est constitué de farine de maïs, de sel et de levure.

Il faut le faire avec de l'eau fraîche, au risque qu'il ne lève pas.

Une fois la pâte prête, on la poêle durant une dizaine de minutes. Une odeur de boulangerie maison ennivre l'air vivifiant du site. Un délicieux rayon de soleil fait briller les flots qui nous entourent. C'est à ce moment que Jimmy nous parle de sa langue. Pas de féminin ni de masculin. Juste des noms "animés" et "inanimés". Entendez par là ce qui n'a pas d'âme, comme un morceau de bois coupé par exemple. L'époque actuelle a aussi poussé les Atikamekw à renouveler leur langage. Ils parlent ainsi de machine qui vole pour désigner un avion et de machine à mémoire pour l'ordinateur. 

Le pain est prêt... juste bien salé. Et pendant que nous, pachas, prenons le goûter avec délectation, Jimmy se remet aux fourneaux. Ce soir, dans mon bedon : ce sera de l'orignal (élan). Septembre, c'est la saison des amours. Autrement dit, la période de la chasse. Au crépuscule, nous mangerons donc de l'épaule d'élan grillée et marinée à l'huile, aux herbes et aux légumes. Et c'est un succès... Mieux qu'Uncle Bens, Jimmy cuisine un festin pour toute la petite famille que nous formons sous le millier d'étoiles qui nous illuminent. 

Pain

Pour couronner le tout, Pascal, son beau-frère, nous offre un concert privé au coin du feu. Il me fait d'ailleurs étrangement penser à Iz Kamakawiwo (mix entre Somewhere over the rainbow et What a wonderful world). Dans le ton de la voix aussi. Sa sensibilité transpire de tous ses pores. Ses chants relantent l'amour de son peuple envers Mère Nature, sa langue, ses choix de vie, les fléaux qui touchent la communauté (alcool, drogue...). Les chansons de Pascal nous éduquent, nous remettent les idées en place. Pour moi, il peut continuer à chanter toute la nuit... et je prie son si cher cosmos pour qu'elle soit longue. 

Mais le dodo, ce n'est pas pour tout de suite. Pierre-Paul, un ami, se charge de narrer sa culture. L'histoire des premières Nations. La liberté, la paix et l'égalité sont des notions maîtresses. A l'instant, je conscientise ce que j'ai appris dans mes livres d'histoire. Je comprends - enfin - le sens et le fonctionnement d'une transmission orale. 

Et si Pierre-Paul est un "transmetteur de culture", il entretient également un rapport intime avec le sacré. Cela fait désormais 15 ans qu'il apprend à soigner les maux. Il a enfin maîtrisé sa colère, son refus de l'injustice pour passer du côté de la spiritualité. Pierre-Paul organise des danses de la pluie, les plantes qu'il utilise font des miracles mais on n'en saura pas plus sur ses rituels. Les pratiques mystiques des Amérindiens doivent rester secrètes. Histoire de ne pas les détourner de leur but premier. Trop d'âmes néfastes pourraient par exemple se les réapproprier à des fins purement économiques...

Enrichie de nouveaux savoirs, je me pose sur mon tapis de sol, emmitouflée dans un sac de couchage résistant à -18 degrés. Les nuits commencent à se faire froides à Matakan. Mon matelas est lui-même posé sur des branchages de sapin, excellent pour la respiration. Je me couche, le feu crépite à côté de moi, au centre du tipi. Tellement bonne cette chaleur que j'oublie la forte odeur de fumée qui s'en dégage... 

Après une nuit froide mais sereine, Jimmy débarque : "Toc toc". 7h du matin, il rallume le feu éteint pendant la nuit.

L'érable, c'est ce qu'il y a de mieux. Et pour raviver la flamme, j'utilise de l'écorce de bouleau.

Pêche miraculeuse"Tout le monde mange des oeufs ?" Séance petit-déjeuner avec bacon cherché au village, pommes de terre rissolées, pain maison grillé à même le poêle à bois. "Un vrai repas de bucheron" d'après Jimmy qui entamme la conversation sur les surnoms qu'on leur a donné, dès l'enfance. Lui, on l'a baptisé Wacoc ("Renard") à cause de sa couleur de cheveux qui tend vers le roux. Pour son ami Carlo, c'est plus délicat. Wiginaw - "Couilles de castor"... Sans blague... Petit, il se baladait sans cesse avec ces bijoux de famille : une fois séchées, elles ont des vertus désinfectantes et immunitaires. A bon entendeur...

Dimanche, 9h45 : l'heure est venue de voir si on va pouvoir manger ce midi. Et en effet, sur les berges du lac Kempt, la pêche est miraculeuse. 23 dorés, un brochet, 11 meuniers et quelques corégones nous attendent patiemment dans les filets posés la veille. Retour au camp. On va nettoyer tout ça. Filets de dorés grillés au beurre, poivre et sel. C'est la simplicité qui régale. 

Et c'est finalement ce que je retiendrai de ce séjour chez les Atikamekw. Ces gens sont heureux avec rien. Quoiqu'en ayant rien, ils ont tout. Utopiste certes, mais c'est la réalité telle que nous la décrit Carlo. 

Une belle vie, c'est être en contact continu avec la nature et d'avoir de bonnes relations avec les autres. Le reste. Pff. Fumée au vent.

 Qu'on en prenne de la graine. Et merci.

 Paysage atikamekw

Séjour de 3 jours/2 nuits sur le site Atikamekw de Matakan pour 330 $ CAN. Pour plus d'informations : Tourisme autochtone Québec. 

 

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