Couverture médiatique : informer, à quel prix ?

par Camille Delhaye

BFM TV

Jusqu’où les journalistes peuvent-ils aller pour couvrir un événement ?

Images choquantes, non-respect de la sécurité, course à l’info : voilà un peu le résumé de ce qu’on a pu voir ces derniers mois à la télé suite aux récents, et surtout malheureux, événements qui ont marqué l’actualité.

 

On pense évidemment aux attentats de Paris en janvier, à l’accident de Dropped la semaine dernière, ou encore la fusillade au musée du Bardo à Tunis mercredi...

 

Autant d’événements graves qui ont été couverts en télévision, mais souvent avec des maladresses, qui ont pu aller de la petite bourde aux interviews carrément contestées.

 

Ça a été le cas mercredi. La prise d’otages dans le musée tunisien avait été annoncée depuis dix minutes à peine que la chaîne française i-Télé diffusait, en direct, le témoignage d’une Française retranchée dans une salle du musée.

La journaliste demande à Géraldine, retranchée dans le musée, si elle voit ou entend quelque chose. Celle-ci révèle alors sa position : « On s’est tous mis au sol. On est près d’une sorte de balcon avec des vitres ». Ce à quoi la journaliste répond : « Votre sécurité est prioritaire, restez bien retranchée. »

Un peu paradoxal de lui dire de rester prudente après lui avoir demandé de préciser sa position !

  

i-Télé s’est justifiée, en expliquant que, dans tous les cas, le musée était plein de touristes à ce moment-là. Pas très convaincant comme argument….

     

Maladresses pendant la couverture des attentats à Paris

BFM TV et LCI avaient eu au téléphone des otages qui se trouvaient cachés dans la chambre froide de l’Hyper Casher de Vincennes, là aussi, alors que la prise d’otages était toujours en cours…

Une attitude qui aurait pu mettre la vie de ces personnes en danger, comme l’a exprimé la femme d’un des otages et qui a accusé BFM TV : « Vous avez failli faire une grosse erreur BFM parce que vous étiez en direct avec les gens qui étaient dans la chambre froide. Ils vous ont dit qu’ils étaient six en bas avec un bébé et deux minutes après c’est passé sur BFM et le terroriste a regardé BFM ! Heureusement qu'il n'a pas vu la bande qui passait en bas. Sinon, mon mari et les cinq autres étaient morts, parce qu'il descendait et il les mitraillait tous, parce qu'il était persuadé qu'il n'y avait plus personne en bas. »

  

De leur côté, TF1 et RMC expliquaient en direct à l’antenne qu’un homme était caché dans l’imprimerie, là où s’étaient retranchés les frères Kouachi, responsables de l’attaque de Charlie Hebdo.

  

Ça a aussi été le cas sur France 2, où la présentatrice Elise Lucet a eu la sœur de l’employé au téléphone. Celle-ci lui révèle, en direct, que son frère est sans doute encore à l’intérieur de l’imprimerie.

Elise Lucet s’aperçoit alors qu’elle est la première à parler à la sœur de l'otage, avant même les autorités. C’est comme ça que sa présence dans l’imprimerie a été révélée, et on sent du coup un léger malaise…

  

D’autres dérives ont été commises lors de ces événements, comme la diffusion de la vidéo du policier abattu près de la rédaction de Charlie Hebdo, la diffusion d’infos sur l’identité des frères Kouachi alors que la police n’avait encore rien communiqué, les équipes de France 2 qui ont été repoussées par la police devant l’hypermarché casher, ou encore TF1 qui a diffusé en direct les images de l’assaut du RAID.

 

On peut aussi rappeler que RTL France a obtenu et diffusé l’interview d’Amedy Coulibaly, le preneur d’otages de Vincennes, alors que BFM TV a fait de même avec une interview d’un des frères Kouachi.

  

Le CSA est intervenu

Suite aux attentats de Paris, le CSA a analysé les 500 heures de programmes et, à l’exception de M6, tous les médias français ont été sanctionnés.

Sanctions qui vont de la mise en garde à la mise en demeure, en passant par de simples rappels à l’ordre. En cas de récidive, certaines chaînes risquent d’ailleurs de ne plus pouvoir émettre. La chaîne d'info en continu de TF1, LCI, a d'ailleurs été particulièrement sanctionnée par le CSA. 

Tous les médias ont contesté les critiques. Ils estiment que ces sanctions menacent l’information.

 

Concernant le témoignage de la Française lors de l’attaque du Musée du Bardo, à Tunis, le CSA ne s’est pas encore prononcé. A ce stade, il analyse le compte-rendu des événements

Quoi qu’il en soit, d’autres événements tragiques risquent de se produire et il faut réagir vite. Les médias ont besoin de clarification. 

  

Le duplex polémique de Louis Bodin…

Et c’est encore une interview télé qui a beaucoup fait parler : le duplex de Louis Bodin sur TF1 après l’accident de deux hélicoptères sur le tournage de Dropped.

 

Ce n’est pas tellement ce qu’a dit Louis Bodin qui a choqué mais plutôt le lieu du duplex : sur le lieu de l’accident, avec la carcasse de l’hélicoptère en arrière-plan…

Assez limite quand on sait que 10 personnes sont décédées la veille dans l’accident.

 

La chaîne française s’est justifiée, en disant qu’il n’avait pas eu le choix, que les caméras de la télé argentine étaient placées de cette manière… Encore une excuse facile, puisqu’il suffisait simplement de changer l’angle de la caméra…

   

La colère des familles contre la production

Certains membres des familles des victimes pointent du doigt la production ALP. C’est le cas de Benedicte Mei, la mère Lucie Mei-Dalby, décédée sur le tournage de Dropped. Elle déplore le manque d'accompagnement des familles après l'accident.

Elle a demandé à ALP de lui organiser le voyage vers l'Argentine afin qu'elle puisse raccompagner le corps de sa fille à Paris. Sur le moment, la production a accepté avant de se rétracter.

C’est également le cas d’Alain Vastine. Le père du boxeur décédé dans le crash a également demandé à rejoindre l’Argentine, en vain.

 

A cela, la société de production ALP a publié un communiqué de presse dans lequel elle répond aux accusations des familles. « C’est seulement hier en début d’après-midi, après un recoupement d’informations de nos différents contacts, que nous avons pu envisager très sérieusement un retour des victimes dimanche. Dès cette certitude acquise, nous avons proposé aux familles de se rendre à Buenos Aires ce soir pour accompagner leur proche. Nous avons aussi proposé aux familles et aux proches qui le souhaitent de se rendre sur les lieux du drame après les obsèques. »

ALP a ajouté : « Nous comprenons que dans de telles circonstances rien n’est suffisant et nous témoignons à nouveau aux familles et aux proches notre compassion absolue. »

 

Au final, tous ces événements amènent à la même conclusion… Bien que les journalistes aient dû tenir le crachoir pendant des heures, voir des journées entières, sans spécialement avoir des infos neuves à donner, cela ne doit pas les empêcher de respecter la déontologique et la sécurité des otages, ou des personnes concernées dans ce genre de situation…

 

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