La Story 10cc

par Brice Depasse

10cc

L’été 1975, les amoureux transis de la terre entière partagent la même chanson. Du jour au lendemain, le monde découvre la musique magique et l’humour du groupe anglais le plus inclassable de tous : 10cc.

Immenses stars dans leur pays depuis plusieurs années, les quatre musiciens qui forment ces 10 centimètres cubes ont déjà accumulé beaucoup d’expérience au cours d’une carrière riche en succès. Une semaine de story, c’est peu pour vous raconter cette grande aventure, vous allez voir, très divertissante.





 En 1964, l’Angleterre vibre au son des Beatles, ces Anglais qui viennent de conquérir la planète entière. Comme c’est une grande première, les Britanniques n’en sont pas peu fiers et spécialement à Manchester, à un saut de puce de Liverpool. Kevin Godley et Lol Creme sont des amis d’enfance qui travaillent tous deux comme graphistes créateurs dans une maison d’édition pour enfants. Ils sont un poil plus jeunes que Lennon et McCartney et comme eux, jouent dans des groupes de ce qu’on nomme alors de la Beat music.

Le groupe dans lequel Godley joue de la batterie est emmené par un certain Graham Gouldman. Si leur 45 tours ne marche pas, la version qu’en enregistrent les Yardbirds fait un hit aux Etats-Unis. Du coup, Gouldman en écrit deux autres pour eux qui non seulement deviennent des tubes mais carrément des classiques. Et il ne s’arrête pas là puisqu’il signe aussi ceci pour les Herman’s Hermits ou encore cela pour les Hollies.

Quelques mois plus tard, il met un terme à son groupe et va errer de formation en formation tout en continuant à écrire notamment pour un éditeur où il travaille carrément sur ses partitions à heures fixes comme un employé de bureau. Le style de chanson qu’il écrit pour les ados et qu’on appelle alors de la bubblegum pop plaît aux deux plus grands éditeurs du genre qui l’invitent à travailler pour eux dans leurs bureaux à New York. Là, on le fait bosser comme un tordu. Sous pression, il sort une chanson par jour. Au bout de huit semaines, il fait un burn out et rentre chez lui à Manchester.

Pour éviter de retourner dans l’enfer de Manhattan, il convainc ses employeurs de louer pendant trois mois le studio qu’il a monté avec Godley pour enregistrer certaines chansons qu’il a écrites. Et pour économiser de l’argent, ils n’engagent que deux autres musiciens. Gouldman fait venir son meilleur ami, Eric Stewart avec qui il a joué dans les Mindbenders (Groovy kind of love), et Godley appelle naturellement Lol Creme.

Le quatuor fonctionne à merveille : jour et nuit, il enregistre vingt chansons assurant même les chœurs féminins.

De retour à New York, pour faire écouter les bandes à ses employeurs éditeurs, Gouldman ne revient pas. Il rempile dans l’équipe laissant les trois autres à Manchester Ces derniers ne désarment pas : ils vendent leurs chansons sous le nom de Hotlegs faisant un carton gigantesque avec la chanson Neanderthal Man. Pour situer le phénomène sur la jeunesse, je ne peux le comparer qu’à Ca plane pour moi. Quand Gouldman revient enfin à Manchester, il reprend du service avec ces trois compères. Le groupe change de nom, il s’appelle désormais 10cc.

 10cc portrait

Cette reprise géniale d’un vieux titre des Crystals, groupe vocal féminin américain des sixties est sortie sur un 45 tours des Grumble en 1972. Si vous n’avez jamais entendu parler de ce groupe, c’est normal car il s’agit en fait des 10cc qui à l’époque écrivent treize chansons à la douzaine pour plusieurs éditeurs.

Fait unique dans l’histoire de la musique, le quatuor est en effet composé de deux fameux duos de composteurs et amis d’enfance : Godley & Creme et Stuart-Gouldman.

Alors que la musique populaire anglaise est en pleine explosion avec la naissance du hard-rock, du rock progressif et de la mode du folk, ces quatre musiciens nagent à contre-courant avec leur Bubblegum pop, des chansons populaires pour teenagers anglais. Et loin de couler avec cette musique qui a de forts relents des années soixante, ils accumulent les succès en les faisant chanter par une foule d’artistes comme Freddie & the Dreamers (Susan’s tuba) ou encore eux-mêmes sous différents noms.

Car c’est vrai, on ne chante pas moins bien que les autres, alors pourquoi ne pas interpréter nous-mêmes nos propres chansons ?, se disent-ils un soir alors qu’ils sont en train de manger dans un restaurant chinois.

La chanson qu’ils envoient à Apple, le label des ex-Beatles leur revient des semaines plus tard avec un refus. Pas assez commercial. Un comble pour eux !

Aussi demandent-ils son avis à une connaissance, Jonathan King, un producteur assez fou pour sortir leurs disques. Celui-ci vient jusqu’à leur studio qu’ils ont nommé Strawberry en hommage aux Beatles. Lorsqu’ils lui font écouter le titre qu’ils avaient prévu pour la face B, King en pleure de rire. Retirant ses lunettes pour s’essuyer les yeux, il leur dit C’est extraordinaire. C’est un hit !

Et en effet, c’est un hit !

King, qui a sorti le seul album de Genesis qui ne s’est jamais vendu, va signer avec 10cc huit singles dont quatre tubes en Grande-Bretagne mais aussi en Belgique, en Irlande et aux Pays-Bas. C’est vrai que leurs disques à l’époque marchent mieux en Flandre qu’en Wallonie où on comprend mieux l’Anglais et donc saisit la portée souvent parodique de leurs chansons.

Parodique est un peu excessif ; ce qui caractérise les gars de 10cc, c’est leur passion pour les autres artistes. Ainsi ils peuvent faire sonner leurs chansons comme les Beatles, McCartney en solo, les Beach Boys ou encore plus tard Steely Dan ou Alan Parsons. Ils peuvent tout se permettre car ce sont des auteurs compositeurs arrangeurs musiciens qui ayant travaillé pour des éditeurs savent comment faire sonner une chanson. Mais c’est bien sûr en se forgeant un style propre qu’ils connaîtront leurs plus grands succès internationaux que ce soit à quatre ou deux par deux.

10cc-im not in love

Incontournable des séries de slows au cours des années septante, I’m not in love de 10cc est aujourd’hui de toutes les compiles de chansons d’amour. Un paradoxe puisque pendant les six minutes que dure la chanson sur leur album légendaire The Original soundtrack, le chanteur répète inlassablement à sa partenaire qu’il n’est pas amoureux. Une sorte de 50 nuances de gris avant l’heure.

Avec toutefois beaucoup plus d’intelligence et d’humour, ce dont les membres de 10cc n’ont jamais été avares. Jugez plutôt : je vous traduis ce vers magnifiquement interprété par la voix suave d’Eric Stewart, une des quatre pièces de ce moteur de dix centimètres cubes. Je vous traduis : « Je garde ta photo sur le mur juste parce qu’elle cache une vilaine tache. » Vous voyez que cela ne manque pas d’humour.

Humour et pastiche, c’est justement la marque de ces quatre musiciens qui travaillent déjà ensemble depuis six ans quand ils enregistrent I’m not in love, le titre avec lequel nous les avons découverts. En effet, s’ils ont déjà connu de nombreux hits en Angleterre comme Donna ou Rubber bullets, leur succès reste chez nous très confidentiel.

Pour la réalisation de ce troisième album de 10cc, Eric Stewart a composé une bossa nova qu’il a nommée I’m not in love. Au terme de l’enregistrement, Godley et Creme, deux de ses collègues lui disent : Dis, c’est de la merde ton truc. Entre parenthèse, oui, il s’agit des mêmes Godley & Creme qui quatre ans plus tard sortiront An Englishman in New York.

Mais quel n’est pas leur étonnement d’entendre au cours des journées suivantes les techniciens et ingénieurs du studio chantonner « I’m not in love ».

Oups, on tient quelque chose, un tube. Ca vaudrait peut-être la peine de se pencher à nouveau sur la chanson. On reprend tout et on recommence.

Et pourquoi ne pas en faire un slow? propose Kevin Godley.

Et pourquoi pas ?

Les 10cc vont donc garder le rythme de la bossa mais en le ralentissant. De plus, Godley et Creme sont entrain de travailler sur ces instruments bizarres qu’on appelle synthés. Ils voudraient pouvoir remplacer sur ce titre les instruments par des nappes de voix et vont pour l’occasion inventer le sampling.

Pour commencer, ils enregistrent huit notes à quatre voix qu’ils reproduisent sur chaque piste jusqu’à obtenir une chorale de 256 voix. Ensuite ils placent ces notes une par une sur les pistes de la table de mixage. Ainsi en ouvrant chacune des huit pistes, on peut donc jouer la musique avec ces voix. Une trouvaille qui ne sera placée sur le clavier des synthés que des années plus tard.

Entretemps, Billy Joel réutilisera cette technique fastidieuse mais miraculeuse sur Just the way you are, souvenez-vous.

Pour la petite histoire, la voix qui susurre Be quiet, big boys don’t cry est celle de la réceptionniste du studio réquisitionnée pour l’occasion.

A cette époque, 10cc est approché par la multinationale Phonogram. Convaincus du bijou qu’ils viennent d’enregistrer Stewart, Gouldman, Godley et Creme viennent le faire écouter au patron de la multinationale.

Alors que la dernière note retentit dans son bureau, celui-ci s’écrie : c’est un chef d’œuvre. Combien voulez-vous d’argent ? Demandez-moi ce que vous voulez.

I’m not in love sera lors de cet été un immense hit dans le monde entier y compris aux Etats-Unis. Je vous propose sa version live, histoire de vous montrer que 10cc fut un des plus grands groupes que l’Angleterre ait portée. Sur scène on ne peut pas tricher comme en studio ou comme cet homme qui prétend ne pas être amoureux, peut-être parce qu’il n’ose pas se l’avouer, finalement.

 10cc godley creme-an englishman in new york

1976. Les quatre membres de 10cc, stars anglaises depuis des années sont enfin devenues une des figures majeures du rock aux Etats-Unis qui découvrent leur existence grâce au succès de I’m not in love, N°2 du fameux Billboard l’été dernier.

Pas de chance pour Jonathan King, le producteur qui avait cru en eux et leur avait offert leurs quatre premiers tubes européens. C’est d’ailleurs à ce joyeux drille que le groupe doit son nom : 10cc. Il aurait eu l’illumination un matin en trouvant le patronyme idéal pour figurer au top des charts anglais. Ten comme Top ten, cc de centimètres cubes, ça sonne bien. Et donc rien à voir avec la rumeur qui a longtemps couru au sujet de ce nom à propos d’une connotation sexuello-sordide, je ne m’étendrai pas sur des explications à cette heure de grande écoute.

10cc qui sort peu des studios doit cette année monter sur scène pour soutenir les ventes vertigineuses de 45 et 33 tours. Ils sont ainsi en tête d’affiche du Festival de Knebworth près de Londres, le Werchter britannique. Mais cela ne plaît guère à Kevin Godley, de santé plutôt fragile.

Après un nouvel album et deux nouveaux tubes, il quitte le groupe avec son ami Lol Creme. Tous deux souhaitent se consacrer, en plus de la musique, au design et à la réalisation qui sont après tout leur premier métier, rappelez-vous, ils étaient créatifs et illustrateurs la décennie précédente.

Leur mot d’ordre sera désormais création. Mais création pure, tous azimuts sans considération commerciale. Ils sont capables du meilleur : ainsi c’est eux qui ont inventé le Gizmo, cette guitare que vous avez sûrement déjà vue puisqu’on en joue comme d’un piano avec un clavier pour la main droite et le manche de guitare dans la gauche. Mais aussi du pire : en 1977, soit un an plus tard, ils sortent un triple album concept, une œuvre ambitieuse à la limite de l’oratorio pop. Un flop. Ca rime.

Cela ne les décourage pas pour autant. Ils enregistreront à deux encore six albums en dix ans dont le célèbre Freeze Frame auxquels ont participé Paul McCartney et Stewart Copeland le leader de Police.

Malgré cette frénésie de créativité Godley and Creme connaissent cinq grands hits dont ils réalisent eux-mêmes de fabuleux vidéoclips, l’art majeur des années 80. Et tant qu’à faire, ils ont tellement de génie qu’ils vont être demandés par les plus grands faisant du duo un des leaders du genre. Ainsi en réalisant les clips légendaires de Police (Every breathe you take), Frankie Goes to Hollywood (Two tribes), Peter Gabriel & Kate Bush (Don’t give up), Duran Duran (Girls on films) ou encore George Harrison (When we was fab), on peut dire que Godley & Creme après avoir enchanté les seventies, ont aussi façonné les années 80.

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Le départ de Godley et Creme de 10cc en 1976 signifie-t-il la fin de l’aventure ?

C’est en tout cas un coup terrible pour les deux membres restants. Si Gouldman a prouvé depuis les années soixante qu’il est un des plus grands compositeurs de la Grande-Bretagne, c’est quand même Godley et Creme qui ont le plus innové en studio. C’est à eux qu’on doit notamment cette trouvaille sonore sur I’m not in love.

Stewart est meurtri par ce départ. Comment peut-on quitter une si belle machine au début d’un tel triomphe, encore tout auréolé d’un des plus grands tubes de l’été que le monde ait jamais entendu ? Ils se font un peu la gueule, ce qui est loin d’être pratique car en plus Lol Creme est son beau-frère.

Alors on continue à 5cc ironise-t-il à son comparse ou on change de nom ?

Non, on continue parce que NOUS sommes 10cc.

Stewart et Gouldman ont l’avantage d’avoir chanté de nombreux tubes de 10cc dont le fameux I’m not in love. Ils conviennent donc de jouer tous les instruments sauf la batterie et de faire toutes les voix sur un album auxquels ils oeuvrent aussitôt.

Et ils mettent dans le mille : tant l’album que les deux 45 tours frappent le haut des hits parades européens, australiens et américains. C’est bien simple, le grand public que nous sommes ne s’est aperçu de rien à l’écoute de ce disque. Le pari est d’autant plus réussi que les deux compères recrutent trois autres musiciens et partent sur les routes pour la plus grande tournée jamais osée par 10cc. Un triomphe !

1978 est marqué par un tube humoristique, comme toujours, mais vendu sous le soleil de la Jamaïque, il entraîne la planète sur les pistes de danse. Et ce, même s’il est fort critiqué par les fans de la première heure qui, disent-ils, n’y retrouvent plus leurs jeunes.

Après un best of qui se transforme en platine, 10cc sert un album par an mais pour formidables qu’ils soient, ils ne trouvent plus la platine des radios ni l’oreille du public tourné vers une New Wave qui, elle, se prend très au sérieux. En 1983, Gouldman et Stewart jettent l’éponge. Gouldman s’investira avec succès dans un nouveau duo nommé Wax … tandis que Stewart collaborera avec Alan Parsons et Paul McCartney.

De 10cc, restent neuf albums épatants publiés en dix ans qui témoignent de cette époque incroyable où la musique a concentré l’intérêt et la joie de notre planète tant elle était inventive, intéressante et bienfaitrice. Jamais on n’aura mis autant de génie dans 10 cm³