La Story Chic

par Brice Depasse

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Le grand retour de Nile Rodgers avec Chic en 2015 est la suite logique de son explosion quelques mois plus tôt avec Daft Punk. Voilà ce qui s’appelle se faire la courte échelle mutuellement. Ce comeback est pourtant le plus improbable qui soit trente ans après la fin du groupe qui fut l’incarnation du groupe de musique noire triomphant dans le monde entier au tournant des années 70 et 80. Un groupe qui était essentiellement l’affaire de deux musiciens de génie : Nile Rodgers et Bernard Edwards.

Avant de devenir celui qui sera déclaré plus grand producteur de tous les temps, Nile Rodgers est né à New York en 1952 dans un milieu, disons très difficile, puisque sa mère, âgée de treize ans est toxicomane, comme son compagnon.

La porte de sortie du jeune Nile, c’est sa guitare qu’il ne quitte jamais et qu’il maîtrise à la perfection comme on l’entendra plus tard sur ses disques. A l’âge de 18 ans, il forme un groupe avec son copain Bernard Edwards. Bernard a le même âge que lui et vient de Brooklynn de l’autre côté du fleuve. Il est même né en province, dans la chaleur de la Caroline du Nord. Comme ils sont dingues de leur ville, ils ont appelé leur groupe The big apple.

Leur batteur se nomme Tony Thompson. Même s’il va jouer dans d’autres formations comme Labelle, ils ne se quitteront plus.

Quelle musique jouent-ils ? Du funk, guitare basse batterie en compagnie d’un chanteur redoutable, Bobby Carter. Ils jouent des reprises d’Earth Wind & Fire, des Bee Gees avec un swing redoutable. Ils vont ainsi jouer en première partie des Jackson 5 dans le monde entier sans pour autant jamais faire de succès véritable.

Mais en 1976, le succès de Walter Murphy & The big apple band les oblige à changer de nom. Ils s’appellent maintenant The Boys et font carrément du rock’n’roll, la musique qu’ils préfèrent. Malheureusement dans les maisons de disques, personne ne croit qu’un groupe de rock noir puisse marcher.

C’est en voyant Roxy Music à Londres que Rodgers a l’inspiration : former un groupe de funk qui porterait des vêtements classe époque prohibition américaine. Quant au nom, il opte pour Chic. Un mot français comme certains de leurs titres. Parle-t-il français ? Non. Mais sa petite amie est française et parler le français à New York, c’est le chic du chic. Le passe pour rentrer partout dans la haute société. Et c’est ce qu’il veut.

La pochette de leur premier album qui paraît en 1977 ressemble furieusement à ce que fait Roxy Music. Mais à l’intérieur, sur le vinyle la rythmique et les violons sont typiquement disco, les guitares et la basse complètement funky : le duo a déjà trouvé son style. Cet album de musiciens porte la voix d’une jeune chanson, Norma Jean Wright, qu’ils considèrent plus efficace pour charmer le bon peuple blanc. Et ils ne se trompent pas. Leur premier single Dance, dance, dance prend d’assaut les pistes de danse des nouvelles discothèques dans les lumières du samedi soir triomphant alors que le second, Everybody dance apparaît déjà comme un classique.

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Le premier album de Chic marque un bon début avec deux honnêtes hits. Comme ils ont l’intention de se produire sur scène, les deux leaders du groupe, Nile Rodgers et Bernard Edwards se disent que pour assurer, il faudra élargir le son de la voix féminine de leur égérie Norma Jean Wright. Au cours de l’hiver 77-78, ils engagent donc une seconde chanteuse. Chic est maintenant au complet.

Mais pas pour longtemps. Pour obtenir les services de Norma Jean, ils avaient convenu avec elle de lui produire un album solo et ils s’exécutent. Son album sort donc début 1978 et comporte deux gentils hits disco dont le fameux Saturday qui fait les belles nuits du Studio 54, la boîte mythique de Manhattan qui est devenue le temple de cette musique.

Le Studio 54, justement, Bernard et Nile qui sont de joyeux fêtards doivent s’y rendre lors du réveillon de nouvel an pour y rencontrer Grace Jones. Mais voilà, Grace Jones pensant qu’ils sont déjà assez connus ne les a pas fait inscrire sur la liste : les deux compères se font refuser l’entrée par les videurs de la boîte. Cet affront suprême ne les empêche ni de dormir ni de faire la fête cette nuit-là. Comme me l’a raconté Nile Rodgers il y a quelques années sur cette antenne, les deux potes s’achètent du champagne, se fournissent en substances illicites et rentrent chez eux où ils se mettent à délirer en faisant de la musique. Je ne dois pas vous traduire …

Au milieu de cette jam Bernard dit à son comparse qu’ils ont trouvé quelque chose de solide. Bon, impossible de chanter ça. Mais si on changeait le Fuck Off en Freak out

Le Freak sera le plus grand hit de Chic mais il sera enregistré sans Norma Jean qui est obligée de quitter l’aventure pour raison de contrat avec sa maison de disques. Pas question pour ses dirigeants qu’elle soit à la fois artiste solo et membre de Chic. Elle les a quittés après avoir enregistré quelques titres pour l’album des Sister Sledge que le groupe Chic est également en train d’écrire et de produire pour elles.

En effet, ce quatuor de petites sœurs qui au début des années septante est le versant féminin des Jackson Five, est à la dérive. Vu le bon album que Chic a enregistré pour Norman Jean, on leur demande d’accomplir le miracle disco pour les Sister Sledge. Bernard et Nile ont prévu de faire enregistrer aux Sister cette chanson … mais quelque chose ne colle pas. Elle convient beaucoup mieux aux chanteuses de Chic qui sont beaucoup plus sensuelles. Nile et Bernard décident donc de mettre ce titre sur leur nouvel album gardant au passage les chœurs enregistrés par les petites sœurs.

Mais que leur faire chanter ? Justement Bernard vient de trouver une ligne de basse, un groove d’enfer qui leur conviendrait bien. Bingo, c’est un hit mondial. Une résurrection pour les Sister Sledge et un quatrième hit dans l’année pour Chic.

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 Parti d’un délire, Le freak c’est Chic est non seulement devenu un hit mondial, N°1 aux Etats-Unis mais aussi la plus grosse vente de 45 tours de leur firme de disques, un record qu’ils détiennent toujours et que selon toute vraisemblance, plus personne ne battra : 6 millions d’exemplaires rien qu’aux Etats-Unis.

Un instrumental nommé Savoir Faire occupe la seconde face du petit disque comme on disait à l‘époque. Mais il n’a rien de petit car c’est une véritable démonstration de Savoir faire qui ne laisse planer aucun doute sur l’incroyable duo de musiciens auquel nous avons affaire. Nile Rodgers est éblouissant à la guitare, son doigté de surdoué n’a rien à envier à celui de son partenaire Bernard Edwards qui lui fait un tapis somptueux avec sa basse.

La preuve que ce triomphe n’est pas un hasard : le single suivant qui devait à l’origine être chanté par les Sister Sledge est aussi un tube. Du coup, l’album dont la pochette est tellement classe qu’elle en fait pâlir de jalousie Brian Ferry et Frank Sinatra réunis fait un malheur montant à la quatrième place du Billboard américain. Un titre français encore une fois : C’est Chic. Oui, c’est Chic, vraiment le top. Et ça ne fait que commencer.

Car quelques semaines plus tard sort déjà l’album de Sister Sledge entièrement composé, interprété et produit par l’équipe de Chic. Mais à quoi carburent-ils ? We are family ressemble comme deux gouttes d’eau à un disque de Chic. C’est un immense succès tout comme celui du 45 tours qui sera le plus grand hit mondial du répertoire passé à venir du quatuor des sœurs qui ne sont plus petites désormais.

Croyez-vous que l’équipe se repose après cela ? Non bien sûr, Rodgers et Edwards sont déjà à l’œuvre sur le suivant qui paraît en plein été 1979.

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Sa pochette est encore plus classe et est l’exact opposé de ce que fait Led Zeppelin cette année-là. Même photo à l’ancienne pleine page représentant une scène de l’entre-deux guerres. Mais là où Led Zep montre un bouge époque coloniale perdu dans la jungle, les cinq membres de Chic sont dans un salon de manoir. Un meurtre a été commis chez des milliardaires. Bernard Edwards est effondré, poignardé sur son piano sur lequel est assise l’un des deux chanteuses incarnant la toute jeune veuve. Nile Rodgers incarne le détective façon Humphrey Bogaert, Tony Thompson le valet de chambre qui reluque le postérieur de l’autre chanteuse de Chic jouant le rôle de la femme de chambre sexy appuyée voluptueusement sur le même piano. On n’a jamais vu une telle mise en scène pour une pochette d’album de musique noire et pour cause, Chic s’adresse plutôt au public blanc du monde entier.

L’album s’appelle Risqué et il ne l’est pas du tout. Le titre qui ouvre le feu va faire définitivement leur fortune, vous le savez, car il sera aussi le backing du premier tube de rap. Dans quelques semaines, Edwards et Rodgers vont crouler sous les propositions des stars du monde entier de Diana Ross à Sheila en passant par Debbie Harry, mais c’est déjà une autre histoire. Pour l’instant, en 1979, le monde est Chic.

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En cette année 1979, le triomphe de Chic est absolu. Cinq mois après la sortie de Risqué et le succès de Good Times, un best of sort déjà. Le disque sur lequel les cinq membres du groupe explosent de bonheur, on les comprend, porte une nouvelle fois un titre en français : Les plus grands succès de Chic, oui messieurs dames, toujours la classe.

Est-ce cela qui a fait venir à eux Claude Carrere le producteur de Sheila ? Toujours est-il que celui-ci souhaite donner suite au succès disco que connaît son artiste. Mais voilà, Rodgers et Edwards n’ont jamais entendu parler d’elle. Ca ne les intéresse pas et le show jet privé, tenues Yves St Laurent à la française ne les impressionne pas. Entendre Rodgers el raconter vaut son pesant d’or …

Si l’album King of the world que Chic écrit et réalisé pour Sheila est le seul disque qu’ils aient fait pour de l’argent, Spacer fait sans aucun doute partie des meilleures chansons qu’ils aient écrites. Et ce sera le plus grand tube de Sheila avec cinq millions de 45 tours vendus dans le monde en 1980.

Bien sûr, comme d’habitude maintenant, je vais continuer en vous disant qu’ils n’ont pas fait que ça. Ils ont aussi pondu un deuxième album pour les Sister Sledge. Génial une fois de plus de bout en bout … et pourtant, si les singles qui en sont issus tournent beaucoup en radio, ils se vendent beaucoup moins.

Dans la foulée de tout ce qu’ils produisent, on ne prend pas encore la mesure que les goûts du public sont en train de changer. C’est d’ailleurs d’autant plus impossible à discerner que Rapper’s delight, le rap sur la musique de leur tube Good Times, une grande première de ce qui deviendra un genre musical, est au sommet des hits : il s’en vend des camions sous forme de 45 et maxis 45 tours, je me souviens encore avoir acheté la version de 15 minutes.

Nile et Bernard profitent-ils de tout cela ? Pour le moment, non. Car deux mois plus tard, ils sortent le plus improbable des disques de leur carrière. Ils ont en effet été sollicités par celle que toute la communauté noire américaine considère comme une déesse, la diva de la Motown : Diana Ross. Elle aussi leur a fait le grand jeu, rendez-vous dans un appartement à la vue panoramique sur Manhattan. Ecrire, enregistrer et produire tout un album pour Diana Ross qui souhaite rajeunir son image.

Nous allons te faire l’album de notre vie, déclarent-ils. Et ils tiennent parole : ils se sont défoncés. Bien avant le Thriller de Michael Jackson, l’album comprend quatre tubes en puissance alors que la Motown en fait figurer au plus deux. Le reste c’est du remplissage.

Et ici ce n’est pas le cas : il n’y a rien à jeter sur cette Diana qui apparaît en jeans, petite chemise et cheveux mouillés, une tenue improbable pour elle d’autant plus que la pochette s’ouvre verticalement comme la page centrale de Playboy.

C’est un comeback triomphal pour Diana Ross mais un demi-échec pour les gars de Chic. Premièrement parce qu’ils ont vu le diable avec la diva au cours de l’enregistrement : des portes qui claquent, son refus de faire figurer un solo de guitare sur I’m coming out, des cris et des hurlements. M’enfin bon, la bande est enfin déposée sur le bureau de Berry Gordy, le patron de la Motown qui dès la première écoute explose, lui aussi. Il ne veut pas de ce disque qui ne ressemble pas du tout à du Diana Ross. Remixez-moi tout ça ! Et donc on entendra ceci et pas cela.

Mais bon, où sont déjà Nile Rodgers et Bernard Edwards pendant que I’m coming out passe à la radio ? En train d’enregistrer le nouvel album de Chic, tiens !

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Juin 1980 sort le quatrième album de Chic mais aussi le quatrième album du groupe en cette année si on compte ceux qu’ils ont entièrement écrits, enregistrés et produits pour Sister Sledge, Sheila et Diana Ross.

Du coup, ce qui est probablement leur meilleur 33 tours ne marche pas : il ne dépasse pas la trentième place des charts. Difficile de dire s’il s’agit de la réaction désormais épidermique du public à tout ce qui incarne le disco ou plutôt au solide changement que Rodgers et Edwards ont apporté à leur musique. Même si on y entend pour la dernière fois des violons, cet album est résolument funky et plus du tout disco. En d’autres termes, il groove grave, est produit avec génie et est extrêmement bien produit. Nile Rodgers y va aussi de ses solides solos de guitare rock, un mélange, une fusion qui doit plaire à un autre public, celui des années 80 qui s’annoncent. Sauf que c’est un poil trop tôt. Pour aller chercher les fans de Jimi Hendrix, il faudra passer par une autre case.

Ca va venir car si le grand public ne répond pas présent, un grand nombre de stars du rock écouteront cet album et les suivants avec intérêt. La première à sonner à leur porte est la plus célébrée des chanteuses du moment : Debbie Harry. Son groupe étant au sommet de la gloire, la belle s’affiche sur les murs des adolescents du monde entier. Mais Miss Blondie veut casser son image. Nile Rodgers et Bernard Edwards n’en demandaient pas. Ils se déchaînent. Un peu trop peut-être. Mélange de rock et de fusion, Koo-Koo, le génial album solo de Debbie Harry produit par Chic est un fiasco commercial par rapport au potentiel de l’artiste. Le premier de leur carrière.

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Les deux albums suivants de Chic pour exceptionnels qu’ils soient musicalement ne trouvent pas beaucoup d’écho non plus. Le grand public du Freak et de Good Times ne les suit plus, à part sur la B.O. du film Soup for one. Et en 1983, Chic se sépare.

Mais Nile Rodgers n’a pas le temps de verser une larme sur ce qui a pourtant été la plus grande machine à tubes jamais vue dans l’histoire de la musique en dehors des Beatles. David Bowie vient en effet de faire irruption dans sa vie d’artiste. Cela fait trois ans qu’il n’a pas sorti d’albums. Il vient de rompre avec son ancienne firme de disques et de signer avec EMI, le condamnant à faire des tubes pour rembourser l’avance monstrueuse qu’il a reçue. Bowie pense que Rodgers a le potentiel pour réunir le public rock et dance. Il ne va pas être déçu. Après s’être cherché, Rodgers a en effet trouvé en lui le partenaire idéal pour exprimer avec succès ce qu’il tente de faire depuis trois ans. Le résultat est explosif.

La suite de Let’s dance est tout aussi éloquente puisque Nile Rodgers prend sous son aile la petite Madonna pour qui il fait sonner l’album Like a virgin.

Après deux coups de maître pareils, Nile a désormais le monde à ses pieds : tous les plus grands veulent jouer avec lui. Ainsi Mick Jagger, Duran Duran, INXS, Peter Gabriel, Grace Jones, Brian Ferry, Al Jarreau, Steve Winwood et j’en passe avec à chaque fois le même succès.

Quant à Bernard Edwards, il se débrouille pas mal non plus avec Robert Palmer, Joe Cocker, ABC, Nona Hendryx ou encore Rod Stewart.

On le voit, sans le duo de Chic, les années 80 n’auraient pas été les années 80.

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