La Story in Belgium (14) : Arno & Marvin, l'improbable amitié

par Brice Depasse

ARNO

La séquence radio :

La côte belge. Les années 60. On y est tous. Tout petit sur les plages à faire des trous et des châteaux de sable.

Ostende est depuis longtemps la reine des plages. Mais c’est surtout le rendez-vous des Anglais. Douze fois par jour ils débarquent par la malle qui relie la grande cité balnéaire à Douvres. Grâce à aux disques qu’ils apportent avec eux, un jeune Ostendais du nom de Arno Hintjens découvre en 1963 Marvin Gaye. Oh, il ne rêve pas de devenir chanteur comme lui, non, Arno veut être footballeur professionnel quand il sera grand. Mais il adore Marvin Gaye ainsi que les autres artistes des labels Motown et Stax qu’il écoute dans un club, Le Groove, tenu par un certain Freddy Cousaert, lieu mythique pour accueillir ces années-là les Animals.

Allez savoir les hasards de la vie : quand Arno grandit, il ne se dirige pas vers le football mais vers la musique. Après un premier album avec les Freckleface, il en publie deux autres avec Tjens Couter sans trouver son public.

Au terme de six années de petites galères, Arno part aux Etats-Unis pour voir ce pays qu’il a tant écouté à travers le sillage des vinyles. Il en revient avec de nouvelles idées, une nouvelle envie : faire du rythm’n’blues mais à la sauce rock européen.

TC MaticQuand Tjens Couter (contraction de Arno Hintjens et Paul Decouters devient TC Matic dont ils ne gardent que les initiales de Tjens Couters)

Comme Arno n’a pas de boulot et qu’il faut joindre les deux bouts, Freddy Cousaert qui est devenu manager d’artistes, lui trouve un job dans une petite pension de famille qui lui appartient à Ostende, bien sûr, où il fait la tambouille.

Pour son travail de manager, Freddy prend souvent la malle et se rend à Londres. C’est là qu’il fait une rencontre incroyable : Marvin Gaye en personne. Mais ce n’est plus le Marvin qui, il y a encore quelques années, révolutionnait la musique noire. Il a fui les Etats-Unis usé par les problèmes avec son ex-femme, le fisc à qui il doit une montagne d’argent et, disons-le, des dealers à qui il doit l’Everest et tout l’Himalaya réunis.

Marvin ne se plaît pas à Londres. Aussi Freddy lui propose-t-il de le suivre à Ostende pour se refaire une santé. Autant vous dire qu’à l’époque, on ne croise pas souvent d’homme à la peau noire ; Marvin, même fatigué, ne passe pas inaperçu. Mais loin de tout, et surtout des ennuis, il s’y plaît et s’y installe.

PHOTO LEGENDE Marvin FreddyMarvin Gaye et Freddy Cousaert sur la digue d' Ostende

Et vous avez déjà deviné (ou savez) que c’est Arno qui lui prépare ses repas. Le dialogue entre la star et le fan s’engage d’autant plus vite qu’Arno est en pleine ébullition artistique. Son Tjens Couter est devenu TC Matic et il travaille sur des chansons qu’il fait écouter à Marvin. On parle des femmes aussi, évidemment. Ne dis jamais à une femme que tu es amoureux d’elle avant de conclure, dit Marvin à un Arno qui n’oubliera pas son conseil. Ils ont, bien sûr, d’autres occasions de se croiser ; la plus régulière étant une vieille école de Bredene où sont les locaux de répétition de Marvin Gaye et TC Matic.

On ne saura jamais si Marvin Gaye est rentré aux Etats-Unis avec le souvenir d’Arno dans ses bagages. On sait juste qu’il est revenu avec une chanson enregistrée chez nous qui le replacera en tête des hits mondiaux. Quant à Arno, son nouveau groupe TC Matic a-t-il du Marvin Gaye en lui ? Sûrement. Il y a tant de génie dans les quatre albums qu’il va enregistrer avec ce groupe, jetant les bases de ce qu’on va appeler l’Eurock, une musique populaire qui n’a plus besoin de passer par la case Angleterre pour être de qualité. Tu vois le bazar ?