La Story in Belgium (29) : La chemise de Philippe Lafontaine

par Brice Depasse

LAFONTAINE ALEXI La séquence antenne :

Ma chemise ne lui a pas suffi

 Automne 1989, l’improbable, l’inespéré survient. Nous assistons en direct, incrédules devant nos postes de télévision à la chute du mur de Berlin.

Tout d’abord de jeunes Allemands de l’est montent dessus sans se faire tirer par les Vopos. Et puis c’est le miracle : ils en descendent. Les embrassades, les scènes de liesse se succèdent, un bulldozer abat deux mètres de mur, les larmes de joie font place à l’espoir. Nous allons enfin découvrir ces pays de l’est dont on ne savait plus rien depuis trente ans.

Rares étaient les privilégiés qui avaient eu l’occasion d’aller dans les pays dominés par l’URSS. Parmi eux, des sportifs et des artistes dont nos compatriotes Maurane et Philippe Lafontaine.

Deux ans plus tôt, ils font partie d’une troupe qui interprète le spectacle Brel en mille temps qu’ils ont créé il y a huit ans déjà. Après Moscou, ils jouent à Lenningrad (qui s’appellera bientôt à nouveau Saint Petersbourg), l’ex-capitale des Tsars. Pas de café Pouchkine, pas plus qu’à Moscou mais il y a des bistrots, un mot d’origine russe d’ailleurs.

Philippe Lafontaine leur fait honneur après spectacle. C’est dans un de ces endroits chers à nos cœurs qu’il rencontre un musicien prénommé Alexis. Celui-ci lui fait écouter sa musique. L’échange se fait autour d'un piano, une bonne partie de la nuit. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut rencontrer des artistes venus de l’ouest, des pays où on peut faire des disques, passer à la radio sans avoir la carte du parti et passer par le comité de censure.

Philippe aime une de ses mélodies. Alexis a justement enregistré cette chanson sur une cassette qu’il a sur lui.

Que me donnes-tu en échange ?

Ma chemise, répond Lafontaine, au petit matin d’une nuit bien arrosée à la Russe.

Marché conclu. Louise Forrestier, membre de la troupe, est témoin et peut en attester. Voilà donc notre Philippe Lafontaine de retour sans sa chemise mais avec une cassette russe qu’il écoute chez lui.

La chanson qu’il écrit sur cette musique, souvenir et impressions de son séjour en Russie, de sa rencontre avec Alexis, a changé de rythme et de mood.

Enregistrée l’année suivante, elle figure sur son premier album français sur lequel on retrouve plusieurs titres déjà sortis en 45 tours chez nous comme Paramour, Tamisez Londres, Famanonima et Cœur de Loup.

L’énorme succès et l’incroyable accueil de la France à Lafontaine le hisse à la première place du Top 50.

La demande de la firme de disques est claire : il faut un second Cœur de loup pour suivre ce succès. Lafontaine s’y refuse et propose son Alexis m’attend, tellement à propos. Il le fait sans remords car le succès de Cœur de loup lui a valu un coup de fil … de Russie. C’est Alexis qui a reconnu son copain de guindaille d’une nuit.

Ah, la chemise ne lui a pas suffi, me dira-t-il avec humour.

Comme Alexis ne veut pas passer par la société d’auteurs russe au fonctionnement trop soviétique, du genre donne-moi ta montre et je te donnerai l’heure, les deux hommes se sont arrangés directement, entre eux.

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