La Story in Belgium (30) : Soeur Sourire

par Brice Depasse

SoeurSourire-LPRECORD-565123La séquence antenne :

De tous nos artistes belges, Jeanine Deckers détient le record du succès aux Etats-Unis.

Fin 1963, son 45 tours reste N°1 quatre semaines aux Etats-Unis et son album deux mois et demi. Il faudra la déferlante Beatles pour la détrôner en février 1964. Aucun Belge, ni aucun Français n’a eu deux albums classé N°1 aux Etats-Unis en chantant dans notre langue maternelle. Son record est depuis 50 ans, toujours inégalé.

Malheureusement, Jeanine est bien loin de profiter de la folie qui s’empare du monde via l’Amérique ces années-là puisqu’elle vit sous le nom de Sœur Luc-Gabirelle au couvent des Dominicains de Fichermont à Waterloo. Jeanne-Paule dite Jeanine Deckers est née en 1933 à Bruxelles. Ses parents tiennent une pâtisserie rue de Laeken, près de la place de Brouckère. Elle n’a pas vraiment la vocation quand elle rentre dans les ordres à l’âge de 26 ans. Toute sa famille s’en étonne. Mais Jeannine s’ennuie et vit, à l’en croire, dans un désert affectif.

Il faut s’y attendre, ça ne se passe pas très bien pour elle sous le voile. Mais sœur Luc Gabrielle est passionnée par la musique. Elle écrit des chansons et attire l’attention de la mère supérieure qui obtient de sa hiérarchie de pouvoir enregistrer un disque chez Philips afin de le vendre aux visiteurs du couvent (et rentrer ainsi un peu d’argent). Mais voilà que Philips souhaite commercialiser le disque. Il faut donc un nom d’artiste. L’Eglise donne son accord mais ce ne sera pas sous le nom de Jeanine ni de Sœur Luc-Gabriel. Aussi fait-on écouter la chanson dans les écoles en demandant aux enfants quel nom ils donneraient à l’interprète. Le nom qui revient le plus est : Sœur Sourire.

Si le 45 tours est un succès, il dépasse toutes les espérances de Philips. On atteint les deux millions d’exemplaires. Le disque fonctionne aussi dans les pays non francophones : N° 7 en Angleterre et en Allemagne, 6 aux Pays-Bas, 4 au Danemark et en Irlande, 2 en Norvège. Même aux Etats-Unis où le disque est sorti sous le nom de The Singing nun, les ventes démarrent.

C’est là qu’intervient Ed Sullivan. Depuis 15 ans, il est le roi de la télé américaine avec son show de variétés du dimanche soir et peut faire d’un artiste une star du jour au lendemain comme il va le prouver avec les Beatles, les Rolling Stones ou encore les Supremes.

Sullivan qui peut faire venir Elvis Presley ou Frank Sinatra d’un claquement de doigt veut absolument Sœur Sourire dans son show. Mais la mère supérieure refuse qu’elle sorte du couvent : pas question d’aller à New York. Qu’à cela ne tienne, c’est lui qui viendra à elle. L’incroyable machine télé du Ed Sullivan Show se déplace donc à Waterloo avec quelques cadeaux imposants pour le couvent dont une Jeep.

Le 5 janvier 1964, l’Amérique entière découvre la nonne chantante et se rue chez les disquaires. Le succès de Sœur Sourire devient mondial : la voilà N°1 aux Etats-Unis mais aussi au Mexique, N°2 en Argentine et j’en passe. Si ce triomphe sera de courte durée, avec quatre nominations aux Grammy awards, Sœur Sourire est devenue une star en Amérique. Une comédie avec Debbie Reynolds sera même tournée à Hollywood en 1966 d’après Sœur Sourire. Quant à la véritable vie de Jeanine Deckers, moins drôle, elle fera l’objet d’un beau biopic avec Cécile de France en 2009.