La Story : Marvin Gaye

par Brice Depasse

 MARVIN GAYE1. Rencontre avec Berry Gordy

 

Imagineriez-vous qu’un père puisse tuer son fils de 45 ans par balle au cours d’une dispute ?

 Difficile à imaginer à moins que ce soit dans un roman du style Millenium. Et pourtant, c’est un fait divers qui nous a tous frappés un jour d’avril 1984 lorsque nous avons appris la mort de Marvin Gaye, tué par son propre géniteur.

Marvin Gay Senior est pasteur de l’église pentecôtiste à Washington D.C..

Le 2 avril 1939, son épouse Alberta, lui donne un fils qui prend, naturellement, le nom de son père. Le dimanche, il l’emmène avec lui chanter dans la chorale du temple.

La parole de Dieu qu’il prêche lors de ses sermons dominicaux est éloignée de l’affection et de l’éducation qu’il offre à ses enfants. A moins qu’il ne se soit borné à l’adage latin « qui aime bien châtie bien ».

 En effet, de l’aveu du chanteur, le père de Marvin Gaye se comporte à la maison comme un seigneur ayant droit de vie et de mort sur ses sujets. Gare à celui qui fait quelque chose de travers : les coups pleuvent. Pour ne rien arranger, il est cruel et d’humeur variable. La sœur du jeune Marvin connaît le fouet dès l’âge de sept ans.

Après s’être fait réformer, Marvin revient à la vie civile : la musique et la chanson qui avant l’armée étaient son hobby, deviennent son activité principale. Ses débuts sont marqués par une collaboration avec Bo Diddley et Harvey Fuqua : Marvin devient le batteur des Moonglows et suit, logiquement, Fuqua à Detroit lorsque celui-ci déménage, en 1960.

 A cette époque, une petite maison de disques y publie des disques de musique populaire pour et par des noirs. La firme se nomme la Motown et est dirigée par un certain Berry Gordy.

On n’a jamais su avec exactitude comment a débuté la grande histoire qu’ont partagée ces deux hommes, l’artiste et l’homme d’affaires. Certains prétendent que Gordy a assisté à un concert des Moonglows. D’autres que Marvin est venu chanter des chansons au piano chez Gordy lors du soir de Noël. Toujours est-il que cette année-là, après que Fuqua ait revendu ses droits à Berry Gordy, Marvin signe un contrat avec la Tamla-Motown après avoir ajouté un « e » à son nom.

Lorsqu’en 1960, vous êtes noir et que vous voulez réussir dans la chanson, les modèles se comptent sur les doigts d’une seule main. Il y a Frank Sinatra, bien sûr, qui chante du jazz et gagne des millions. Mais il est blanc et Italien. Et les hommes de couleurs n’ont pas accès au marché des blancs à ce moment.

 Restent donc les exceptions comme Sammy Davis Jr, Louis Armstrong et Nat King Cole.

Le Cole. Voilà un modèle pour Marvin !

 Marvin Gaye - I Heard It Through The Grapevine2. Les années Motown 

 

Nous retrouvons Marvin Gaye à Detroit au début des années 60 : il vient d’épouser la sœur de Berry Gordy. Si elle a dix-huit ans de plus que lui, elle est aussi et surtout la sœur du patron de la Motown dont Marvin se propose de booster les ventes de disques. Bien que timide, c’est un homme rempli d’ambition : il se voit déjà le nouveau roi des crooners, chantant en duo avec Dean Martin ou Frank Sinatra.

Son statut de beauf oblige, Gordy lui a offert, disons proposé, un contrat d’artiste solo, une chose exceptionnellement rare à l’époque dans la musique noire.

Mais personne ne le voit en chanteur de jazz. Berry le pousse à enregistrer des chansons à la mode, du rythm’n’blues, cette nouvelle musique populaire dérivée du blues.

Le succès tarde à venir, aussi Marvin continue-t-il à travailler comme batteur simultanément à l’enregistrement de ses propres disques. Pensez-y la prochaine fois que vous entendrez Dancing in the street de Matha and The Vandellas, Fingertips de Stevie Wonder, et Please Mr Postman des Marvelettes : Marvin Gaye est à la batterie.

Le succès entre dans la vie de Marvin Gaye avec son quatrième 45 tours, en 1962, Stubborn kinda fellow. A partir de ce moment, sa carrière ainsi que celle de la Motown explose : la majorité des 45 tours de Marin Gaye approche le million d’exemplaires (Pride and joy, How sweet it is, I’ll be doggone, Ain’t that particular). Son succès est tel qu’il touche le public blanc d’Amérique et même d’Angleterre : les futurs Beatles et Who sont fans de Marvin Gaye.

Devenu célèbre, Marvin Gaye mène deux carrières de front : celle où le public l’attend et celle dans laquelle il se réalise. Il produit ainsi des albums très personnels, plus recherchés (qui se vendent moins bien) et beaucoup de duos avec lesquels il rencontre un succès considérable : It takes two avec Kim Weston puis Ain’t no mountain high avec Tammi Terrell (ils enregistrent trois albums ensemble). Le duo qu’il forme avec elle est aussi célèbre aux Etats-Unis et en Angleterre que Simon & Garfunkel.

En 1968, il sort toutefois un disque seul, une reprise dans laquelle Berry Gordy ne croit pas. Mais Marvin Gaye insiste. Bien lui en prend puisque I heard it to the grapevine est le numéro 1 simultané aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.

L’histoire est trop belle. Le 14 octobre, Tammi Terrell s’écroule dans les bras de Marvin lors d’un concert. Elle s’était plainte de violents maux de tête mais avait insisté pour jouer ce soir-là. Ca ira.

Les docteurs lui trouvent une tumeur maligne au cerveau. Son état s’aggrave au cours des mois suivants. Le troisième album du duo est difficilement bouclé en 1969.

Tammi Terrell décède le 16 mars 1970 d’un cancer du cerveau. Marvin Gaye est le seul représentant de la Motown à assister et prendre la parole lors de ses funérailles. Plus jamais il ne chantera en duo, par superstition. Sans s’en rendre compte, Marvin Gaye tombe dans la dépression.

 Juin suivant, il est en studio à la Motown pour enregistrer une nouvelle chanson. What’s going on évoquant un thème grave : la violence.

 Lorsqu’il la fait écouter à Gordy, celui-ci refuse de la sortir la jugeant trop éloignée de l’immense public féminin que Marvin s’est créé avec ses duos.

 -   Je n’enregistrerai plus rien tant que cette chanson ne sortira pas en disque.

 Et il va tenir bon. Sept mois. Tel le Capitaine Crab’s* Gordy n’en dort plus la nuit d’imaginer tous ces disques qui ne se vendent. Il finit par céder. A sa sortie, What’s going on se vend à deux millions d’exemplaires.

 Marvin-Gaye-Whats-Going-On3. La révolution What's going on 

Le succès du single What’s going on, le premier à être enregistré en dehors des canons de la Motown est une claque pour son patron mais aussi un incroyable jackpot. Gordy réclame un album à Marvin Gaye, en urgence. Celui-ci s’exécute et lui apporte une série d’enregistrements qui sont tous dans la même veine : ça parle de pollution, de drogue, de corruption, de politique, de pauvreté, de la guerre du Vietnam. C’est tout sauf drôle, à des années lumière de l’esprit Motown qui n’a d’autre but que de distraire le populaire. Berry Gordy est désespéré. Mais il n’a pas le choix. Pour Marvin Gaye, c’est ça ou rien.

 What’s going on se vend à deux millions d’exemplaires et est nommé pour être élu « album de l’année » aux Grammy awards. Il s’offre de plus le luxe de deux autres hits aux thèmes tout aussi difficiles : Mercy mercy me et Inner city blues.

Fort de ce triomphe, Marvin Gaye signe un nouveau contrat avec la Motown pour une somme colossale. Il déménage à Los Angeles.

Son inspiration change, le thème de l’album suivant sera le sexe : Let’s get it on est un nouveau best seller.

En 1976, c’est au tour de I want you de grimper dans tous les charts du monde. Marvin Gaye reprend la route et part en tournée mondiale. La première depuis longtemps. Ce disque et cette chanson est un hommage à la femme qu’il aime : Janis Hunter avec qui il a déjà deux enfants. C’en est trop pour Anna qui demande le divorce.

 Accroc à la cocaïne et menant un train de vie très important (flotte de voiture, nombreuses maisons), Marvin Gaye se trouve dans l’impossibilité de payer la pension alimentaire pour son ex-femme et son fils. Son avocat imagine alors la solution suivante : la moitié des royautés de l’album à venir sera versée à Anna.

Marvin Gaye appelle donc son nouveau 33 tours Here, my dear (s’il te plaît, ma chère) qui sort en 1978 mais sans rencontrer les faveurs de la presse et du public. Le chanteur, furieux de cet échec disparaît à Hawaï et refuse d’en assurer la promotion, aussitôt abandonnée par la Motown. Les relations entre les deux ex-beaux frères se tendent de plus en plus.

Pour ne rien arranger, son mariage avec Janis Hunter fait long feu. Une vie privée en morceaux, Marvin ne se sent plus aimé en Amérique où il risque de se faire emprisonner pour défaut de payement d’impôts.

L’album suivant dont l’enregistrement a commencé à Honolulu puis Los Angeles est terminé à Londres où Marvin réside désormais.

La sortie s’avère désastreuse. La pochette et le titre de l’album ont été changés et certaines chansons ont été remixées par la Motown qui tente, selon elle, de les rendre plus commerciales. Marvin Gaye est furieux. Plus jamais il ne veut enregistrer pour Gordy. Il demande à être libéré du contrat. La firme CBS réalise son voeu en rachetant son contrat, mettant ainsi fin à une histoire qui aura duré vingt ans et rapporté des fortunes colossales.


 marvin gaye sexual healing4. Le sexe et la mort 

Marvin Gaye souhaite à présent se refaire une santé physique et mentale. Il veut montrer au monde qui ne croit plus en lui que sa carrière peut rebondir. Sa tournée anglaise se termine par deux concerts au Casino d’Ostende dont le second est enregistré pour la télévision belge. Marvin a le coup de foudre pour la ville au bord de la Mer du nord et sa reine des plages. Il y séjourne en compagnie de deux de ses musiciens. Son premier souci est de retrouver une vie normale sans cocaïne. Le second de retrouver le chemin du succès.

Il travaille sur une chanson inspirée d’un rythme reggae quand un journaliste, venu pour l’interviewer est frappé par la collection de BD pornographiques.

-   Tu aurais besoin d’une cure sexuelle (You need some sexual healing).

Le titre de la chanson est trouvé. Enregistré dans un studio belge à Ohain et mixé à Waterloo, le titre devient le premier 45 tours de Marvin Gaye chez CBS. Le pari improbable est gagnant puisque Sexual healing est le premier énorme tube de Marvin depuis cinq ans. Le clip vidéo, enregistré au Kursaal, le casino d’Ostende, tourne sur toutes les télés du monde et le nouvel album de Marvin Gaye est certifié platine. Avec ce tube et plusieurs awards, le chanteur fait un retour en grâce aux Etats-Unis où il reçoit tous les honneurs et vend trois millions d’exemplaires de son nouvel album. Un comble quand on sait qu’une année auparavant, personne, mis à part CBS ne croyait plus en lui.

Mais Marvin n’a pas réussi à sortir de ses problèmes personnels. La cocaïne en premier. Pour combler le tout, celle-ci l’a rendu paranoïaque. Il est convaincu que quelqu’un en veut à sa vie.

Le premier avril 1984, à la veille de son quarante-cinquième anniversaire, Marvin est chez ses parents, à Los Angeles. Il est enfermé dans sa chambre. Dans la poche du peignoir qu’il n’a pas quitté depuis des jours, il garde sous la main un pistolet. Sous son matelas, il y a un véritable arsenal. Quelqu’un veut le tuer.

Cela ne l’empêche pas de regarder des cassettes pornos à la pelle.

Ses relations avec son père sont toujours aussi mauvaises. Justement celui-ci est devant la porte de la salle de bains. Il demande à sa femme où se trouve la lettre de la compagnie d’assurances. Elle ne le comprend pas à travers la porte.

 Marvin sort de sa chambre. Tout dégénère rapidement. Quelques secondes plus tard, les deux hommes s’engueulent sur le pallier. Marvin hurle :

 -   Je vais le boxer.

 Il le poursuit dans sa chambre. Sa mère arrive trop tard. Elle n’a rien vu mais quand elle les rejoint, le père est par terre et le fils se tient debout, tout près. Elle saisit son fils par le bras et le fait sortir de la chambre. Elle entend son mari dire :

 -   Il m’a frappé. Je n’ai pas à supporter ça.

 Alberta raccompagne Marvin dans sa chambre et le fait asseoir

 -   Maman, je vais prendre mes affaires et partir. Papa me déteste. Je ne reviendrai jamais.

 Le père fait irruption dans la chambre, l’arme au poing. Il ne dit rien. Il pointe son revolver vers son fils. La mère hurle. Un coup de feu part. Marvin Gaye crie et s’effondre sur le sol. La mère s’enfuit.

Avec l’angle de tir, la balle a traversé les organes vitaux. Marvin Gaye est mort sur le coup.

Marvin Gay Senior s’avance vers lui et tire encore à bout portant.

Après cela, il descend les escaliers. Arrivé sur le pas de la porte, il jette le revolver dans la pelouse, s’assied et attend la police.

Il plaidera coupable et n’écopera que de cinq ans de prison.