La Story Michel Polnareff : 1985, pas si incognito que ça

par Brice Depasse

POLNAREFF INCOGNITO En 1985 sort le nouvel album de Michel Polnareff : Incognito. Un album injustement méconnu tout comme cette période de la vie de l'artiste, peu racontée. Vous constaterez à l'écoute de ces séquences que 1985 dans la peau de Michel Polnareff vaut bien une story.





Cela fait plus d’un quart de siècle qu’on attend la sortie du nouvel album de Michel Polnareff. Une éternité, ce n’est pas peu dire. Pourtant, l’artiste avait donné des signes avant coureurs de sa rareté depuis les années 70. Mais on avait mis tout ça sur le compte de ses ennuis fiscaux et de son exil vers les Etats-Unis.

En 1981, Polnareff mettait tout le monde d’accord avec son album Bulles, un disque qui préfigurait le son des années 80 qu’il soit français ou américain. Avec cet album, il montrait que le plus grand depuis les années 60, c’était lui. Résultat : un million d’albums vendus. On ne pouvait qu’être béat d’admiration devant le résultat. Comment un artiste pouvait-il se glisser aussi facilement dans le costume d’une autre génération, mieux encore devancer la nouvelle vague d’un milipoil ? Comme David Bowie, en fait.

Sauf que Michel Polnareff n’a pas besoin d’un entourage énorme pour faire ses disques. Plus qu’un compositeur, c’est surtout un arrangeur de génie, un don qui ne s’acquiert qu’au terme d’un long apprentissage et d’un gros travail. Justement, la clé est là pour Polnareff. Le travail. Chaque morceau de Bulles a été travaillé et retravaillé de nombreuses fois. Chaque son a été créé, mixé, pesé, travaillé au ciseau d’orfèvre. On laisse reposer le tout, on y revient avec une oreille neuve, on change ce qui ne va pas. Et ainsi de suite. Une démarche que Michael Jackson et Quincy Jones adpotent l’année suivante pour réaliser Thriller. Il n’y a pas de hasard.

Et donc quand il s’agit de sortir un nouvel album, Michel se met à la tâche avec encore plus de ferveur. S’il écrit toujours aussi facilement des chansons, réaliser un album est devenu pour lui un cauchemar. Les années 80 ont mis la barre très haut au niveau de la production et il tient à rester dans le dessus du panier. Il n’est pas question de ne pas faire mieux que le précédent. Et il va tenir parole.

Donc, en juin 1985, soient quelques mois après sa dernière musique de film mais quatre ans après Bulles, sort Incognito, le nouvel album de Polnareff. Il comprend huit chansons, quatre par faces, comme sur le précédent. L’écoute du disque nous laisse pantois. De Soft Cell à Orchestral Manœuvres en passant par Simple Minds ou Yello  qui sonne aussi 80 que lui ? C’est un des plus grands et plus actuels albums de musiciens qu’il nous ait été donné d’entendre.

Et Polnareff fait tout ça sans perdre une miette de ces incroyables mélodies qu’ils nous avaient servies dans les années 60. Inutile de dire qu’à un tel niveau, aucun autre artiste français ne pouvait venir le concurrencer cette année-là.

Pourtant, cet album hors norme qui encore aujourd’hui n’a pas pris une ridelle ne va pas crever le plafond des charts. Une drôle et triste histoire que je vous raconte cette semaine …

 POLNA80

Juin 1985, Incognito est le titre du nouvel album de Michel Polnareff qui nous attend dans le bac de tous les disquaires.

Tous ? Non. Michel ayant appris que son album n’est pas dans les rayons de la FNAC appelle la directrice de la centrale d’achat. Celle-ci lui explique qu’il y a un conflit entre sa maison de disques, RCA, et la FNAC qui a décidé de boycotter tous les disques de la firme.

- Oui mais pas le mien quand même ?

- Désolé, Michel, mais vous êtes chez RCA donc nous boycottons votre album.

Michel se souvient alors de son entrevue peu de temps auparavant avec le patron de RCA. Ayant reçu l’épreuve de la pochette, une véritable réussite du genre, l’artiste découvre horrifié que son nom est mal orthographié. Il téléphone donc au patron, François Dacla :

- François, c’est une horreur, mon nom est écrit avec un seul « F » au lieu de deux.

- Ah bon ? Mais, c’est trop tard. Il y a déjà des milliers de pochettes imprimées.

- Et bien tu les réimprimes.

- Et quoi on ressort tous les disques puis on les remet dedans ? Ecoute Michel, Polnareff avec un ou deux « F », c’est un détail.

- Non, ce n’est pas un détail. Et si tu le penses vraiment, c’est toi qui va devenir un détail.

Michel raccroche et se rend chez RCA. Là, au cours de la discussion qui s’engage entre les deux hommes, Dacla lui fait part d’une de ses nouvelles trouvailles : - Tu sais Michel, j’ai bien réfléchi au truc. Ce ne sont ni les grandes surfaces, ni la FNAC qui aiment les disques ; ce sont les petits disquaires. Aussi, je vais frapper un grand coup en faisant de grosses remises aux petits disquaires et pas à la FNAC ni aux grandes surfaces.

Voilà donc son nouvel album devenu l’otage d’un bras de fer commercial. Bref, Incognito, victime collatérale, cela signifie mettre sous le boisseau un énorme travail fourni par un Polnareff qui a consacré des milliers d’heures à des chansons qui sont les seules productions françaises à tenir la dragée haute aux Anglosaxons dans les années 80. Un gâchis.

POLNAREFF BELLE

Sur son génial album, Incognito, qui paraît en juin 1985, figure un titre déjà paru. Etonnant mais pas tant que ça. Ce titre, Michel Polnareff l’a composé et enregistré l’année précédente pour la bande originale du film d’un cinéaste qui lui doit beaucoup : Gérard Oury.

Leur premier contact a en effet eu lieu une petite quinzaine d’années plus tôt. Oury qui tourne avec de Funès etL Montand La folie des grandeurs, souhaite un compositeur actuel mais capable de lui fournir une musique proche du baroque. Et justement, Polnareff avec sa maîtrise de l’arrangement d’orchestre est l’homme tout indiqué. Il suffit d’écouter ses disques.

Mais lorsque le compositeur arrive avec une musique rock et symphonique, Oury est horrifié. Il exige que Polnareff revoie sa copie et réenregistre tout, ce que l’artiste refuse. Il sait que sa musique aux sonorités Western à la Sergio Leone va élargir à l’écran, les images d’Oury qui ont été tournées dans les mêmes décors que les premiers Clint Eastwood. Polnareff a eu raison de ne pas céder : tout le monde est ébloui par sa musique y compris Gérard Oury, devant les réactions du public et même de Louis de Funès. Jacques Chancel lui dira même : « dites, Michel Polnareff, il aurait pu être votre agent, à la façon dont il m’a vendu votre musique ! »

Ce sont donc des retrouvailles entre Polnareff et Gérard Oury lorsque ce dernier lui demande de composer la musique de son nouveau film La vengeance du serpent à plumes. Mais pas seulement entre eux.

En effet, Polnareff connaît bien Coluche. C’est même un fan de la première heure. Et oui, lorsqu’il compose en 1971 la bande originale de Ca n’arrive qu’aux autres, sa réalisatrice, Nadine Trintignant, l’emmène à l’ancien Café de la Gare voir Ginette Lacaze, une pièce créée par Coluche. Polnareff le trouve extraordinaire mais cela s’arrête là. En effet, exilé aux Etats-Unis il n’assiste pas à l’ascension de Coluche. Il découvre son personnage et son succès seulement trois ans plus tard quand en visite chez des amis résidant comme lui à l’étranger il reconnaît sur un album le comédien qui l’avait fait tant rire.

Polnareff atterrira plus d’une fois chez Coluche dans cette grande maison ouverte à tous à l’heure de l’apéro. Ils joueront ensemble de la musique mais aussi au poker et au ping-pong, le verre à la main, bien sûr, au cours de soirées mémorables.

S’ils se voient peu pendant le tournage du Serpent à plumes, Coluche tourne en France et au Mexique, Polnareff est à Los Angeles, ils se retrouvent lors de la promo du film, à sa sortie. Il est d’ailleurs invité à participer au Grand Echiquier avec Coluche et Oury mais refuse d’y aller, ne voyant pas quoi y faire, y dire. Il s’agit de cinéma quand même. Mais ce 15 octobre 1984, attablé en soirée dans un bistrot où il regarde du coin de l’oeil l’émission, toujours en direct, Polnareff décide de les rejoindre. Jacques Chancel est évidemment étonné mais ravi de cette arrivée impromptue.

Polnareff s’installe à côté d’Oury. Et bien sûr, après qu’il ait parlé de la musique du film, Chancel lui demande ; A quand votre retour sur scène, Michel Polnareff ? Michel s’en sort en disant qu’il en a envie mais qu’il ne peut le faire tout seul. Pourquoi habitez-vous Los Angeles ? Et là, Polnareff est pris de court par la question. Ce qui lui arrive rarement. Mais en direct devant des millions de téléspectateurs ! Coluche vient alors à son secours avec une des phrases dont il a le secret : - Ben, parce que c’est plus près de chez lui.

 michel-polnareff-jeu-verite 1dkpc 3kx13w

Quand en juin 1985 sort le nouvel album de Michel Polnareff, on se dit que l’attente a été très longue. Quatre ans, c’est beaucoup.

"Oui j’ai pris pas mal de vacances depuis dix ans" avoue Michel Polnareff dans le Hit des Clubs de Jean-Luc Bertrand.

Mais à y regarder de plus près, comme l’artiste le précisera lui-même, il n’a pas été si absent que ça ces quatre dernières années. En 1982, il sort un album aussi bizarre que son titre, Show Télé 82 / Public. Version vinyle d’une émission de télé (d’où son nom) enregistrée en novembre 1981, ce disque n’a d’ailleurs jamais été réédité en CD et ne figure sur aucune plateforme de streaming au grand bonheur des collectionneurs qui possèdent ce 33 tours transparent. Et puis, n’oublions pas la musique du film de Gérard Oury La vengeance du serpent à plumes en 1984 qui marquait un retour au cinéma pour le compositeur Polnareff, du sang frais dans un genre souvent convenu surtout pour les comédies.

Enfin, on ne le sait pas encore mais on va l’apprendre, Michel Polnareff travaille de plus en plus la production de ses morceaux. Il a fait le compte : Incognito représente 12.000 heures de travail. Pour un titre comme Y a pas que pouvoir qu’on peut, il s’y est repris 168 fois sur la table de mixage. « Un record ! » s’exclame l’animateur télé qui l’interroge. « Jusqu’à mon prochain disque » enchaîne Polnareff qui n’est jamais avare de bons mots et on le sait, va tenir parole.

A propos de télé, il en fait Michel Polnareff pour la promotion d’un album qui, je vous le rappelle, est absent des rayons des grandes surfaces et de la FNAC à cause de sa firme de disques. Si on se plaint déjà de sa rareté à la télévision, on ignore que c’est la dernière fois qu’il en fait le tour. Bon, précisons tout de suite qu’il ne passe pas chez tout le monde. Ainsi refuse-t-il de participer au Jeu de la Vérité même si son label, RCA, insiste beaucoup : c’est un prime time de TF1 animé par la vedette des médias qu’est Patrick Sabatier. Celui-ci, misant sur l’audience, accompagné du producteur de l’émission, Remy Grimbach, fait même la démarche de venir le rencontrer. Mais la réponse de Polnareff reste négative : il se méfie des pièges, de l’authenticité de certains soit disant téléspectateurs qui appellent en direct pour poser les questions qu’un animateur n’oserait pas.

Et pourtant, quel n’est pas l’étonnement de Polnareff lorsqu’il découvre dans la presse son passage annoncé dans le Jeu de la vérité. Le voilà au pied du mur : s’il n’y va pas, il apparaîtra comme un dégonflé aux yeux du public qu’il n’ose pas affronter. Et donc le 31 mai 1985, Polnareff remplit l’écran de TF1 avec ses boucles blondes et ses grandes lunettes noires. Vêtu de blanc, accroupi sur le fauteuil qui l’est tout autant, il répond du tac-au-tac à toutes ces questions indiscrètes qui ont en fait pleurer plus d’un ou d’une. Mais voilà

1. Même si le public est indiscret, il se montre respectueux en vers Polnareff ;

2. Ce dernier fait montre d’une répartie et d’un humour imparables …

Sabatier n’a donc pas eu droit au drame, à son buzz comme on dirait aujourd’hui : il a été pris à son propre jeu de la vérité par un chahuteur de première classe.

michel-polnareff-1985

Juin 1985, Michel Polnareff sonne à l’entrée d’un hôpital de la région parisienne. Son visage est en sang, il vient d’avoir un terrible accident au volant d’une petite Austin que lui a prêté un ami. Comme il le dira lui-même plus tard avec humour, avoir un accident à vingt à l’heure en première à deux pas du circuit où se court le Bol d’Or est un comble. Michel a accéléré pour éviter une voiture venant en sens inverse mais la route dégradée lui fait perdre le contrôle de son véhicule qui s’encastre dans plusieurs autres en stationnement.

Cet accident fait-il écho à sa vie d’artiste ? On se le demande. François Dacla, le patron de RCA qui a provoqué la guerre avec le monde de la distribution, causant l’absence de son nouvel album des grands magasins se retrouve à la porte suite à l’absorption du label par le groupe BMG. Pour oublier l’échec commercial inévitable d’Incognito dans de telles conditions, Michel ne retourne pas à Los Angeles mais ne reste pas à Paris non plus. Il se met au vert, se cloîtrant dans un Relais et Châteaux de Seine et Marne, toujours en région parisienne.

Michel retrouve le calme mais surtout la France et les Français. Cela fait maintenant plus de 10 ans qu’il vit en Californie. Et quand il est en France, c’est plutôt à Paris. Rien à voir avec la province dont il redécouvre tous les charmes et les habitants. Les journées, semaines et mois s’écoulent tranquillement jusqu’à ce que l’hôtel ferme, en 1987.

Mais voilà, il ne veut pas quitter la région aussi vit-il dans une petite chambre au-dessus du bar tabac de la commune où il s’est enraciné. Michel s’est laissé pousser la barbe et surtout ne se teignant plus les cheveux en blond, est devenu méconnaissable. Ne voyant pas où est le mal, il ne cache pas son identité aux habitués qui eux-mêmes colportent cette présence quotidienne et invraisemblable dans ce bistrot où il devra plus d’une fois sortir sa carte d’identité pour prouver qu’il ne ment pas. Il y a d’ailleurs intérêt : certains loubards ne plaisantent pas avec ceux qui se payent leur tête. Une cliente lui dit même « Et bien, vous êtes tombé bien bas ». Cette femme a une piètre opinion d’elle-même, se dit Polnareff.

Même s’il souffre de la froidure de l’hiver, loin de Los Angeles, Polnareff s’entête à rester dans cet endroit oublié. Il écrit de nouvelles chansons pour un album qui, le veut-il, fera oublier le triste sort réservé à son dernier 33 tours. Mais voilà, la nouvelle de son séjour chez les ploucs comme dirait Goudurix dans Astérix et les Normands est remonté jusqu’à Paris.

Tu ne connais pas la dernière ? Polna vit dans un café de Fontenay-Trésigny ?

Où ?

Un bled en Seine et Marne.

Non je te crois pas.

Je te jure, on y va vendredi.

L’affaire ne s’arrête donc pas là puisque de nombreux artistes vont y venir le retrouver faisant du bar tabac l’endroit le plus branché de la région où Michel Polnareff aura vécu durant quatre ans.