La Story Renaud

par Brice Depasse

RENAUDForte personnalité mais mal dans sa peau, Renaud Séchan dit simplement Renaud est un des chanteurs les plus populaires de France et de la francophonie. Il l’a toujours été et le reste peut-on dire sans se tromper. L’émotion et le buzz suscités par sa participation à la chanson contre le virus Ebola en 2014 le prouve.

Renaud est né en mai 1952 dans le quartier de Montparnasse à Paris. Destinée ? Le 14ème arrondissement, c’est à cette époque celui de la télévision, des cinémas depuis longtemps et de la littérature. Proche de la Sorbonne mais aussi populaire, admirable résumé de ce qu’est sa famille.

Son père Olivier est écrivain et professeur d’allemand. Il est issu d’une famille marquée par les arts avec un frère réalisateur récompensé par un Oscar et un père, grande figure des lettres grecques et latines. Sa mère Solange est issue d’une famille ouvrière. Le grand-père Oscar a été membre du parti communiste. Il a même fait le voyage en URSS à l’époque du Front populaire. Mais il en est revenu dégoûté par les Soviétiques.

De sa mère, Renaud a hérité sa gouaille, sa verve. De son père, il reprendra le goût d’écrire. Des chansons, bien sûr. Les lettres, ce n’est pas son truc. L’école, non plus d’ailleurs. Quoique, vers 10-12 ans, il tape sur la machine de son père des romans. Probablement la dernière fois qu’il tentera de l’imiter. Renaud est un élève médiocre. Il déteste les maths et la gym. En clair, l’autorité. Y compris celle du paternel. Les années 60 sont celles de la découverte des Beatles puis des hippies façon Donovan et Bob Dylan. Et puis, c’est une époque particulière pour la jeunesse. Pas seulement pour Salut les copains et les mobylettes qui tournent dans le quartier. Il y a l’engagement politique à gauche, très à gauche qui soulève une partie de la jeunesse à laquelle appartient Renaud. Celle qui s’oppose à la guerre d’Algérie puis à celle du Viet Nam et enfin plus proche des préoccupations nationales : les essais nucléaires.

Tout cela est joyeusement tantôt castriste, tantôt guevarriste ou encore maoiste parce que c’est plus loin que Moscou et qu’on n’est pas là pour voir ce qui s’y passe vraiment. La contestation débouche sur les mouvements révolutionnaires étudiants du printemps 1968. Renaud va sur ses seize ans. Il est allé d’école en école sans conviction comme je vous l’ai dit mais là, sur les bancs de la Sorbonne occupée, Renaud trouve un univers à sa mesure d’adolescent. Fasciné par un étudiant qui chante sa propre chanson accompagné d’une guitare, Renaud l’imite, trouve l’exercice facile et écrit Crève Salope. Sa chanson est reprise en chœur par les étudiants. Le voilà pris de l’émotion d’être interprété, acclamé et fêté. Mais pas par son père. Ce crève Salope s’adresse à ce que représente sa génération. Mon pauvre père qui n’avait pas mérité ça me dira un jour, Renaud, qui regrette le mal qu’il lui a fait et dont ils n’ont jamais vraiment parlé.

Ce n’était pas personnel, c’était l’époque qui était comme ça.

Avril 1969. Dans quelques jours, Renaud fêtera ses 17 ans et pourtant, il a quitté le domicile familial pour s’installer dans une chambre de bonne. Le mouvement étudiant de l’an dernier a tourné court. Tout comme la communauté anarchiste qu’il a fondée l’été suivant dans le Larzac et qui a été évacuée par les CRS. Son grand-père Louis Séchan, hélléniste et latiniste est décédé également. Savant romaniste, il représente pour lui le XIX° siècle, le passé, Renaud vit dans une autre époque, celle de la liberté.

Fini l’école. Fini l’autorité. Renaud bosse dans une librairie mais pendant ces temps libres, il compte bien lire autre chose que les imposés comme Zola et Maupassant. Mais ne croyez pas qu’il se soit mis en tête de devenir chanteur après les succès estudiantins de crève salope durant mai 68. Non, la guitare et la chansonnette, c’est juste bon pour draguer les filles. Renaud est plutôt bistro pendant ses loisirs.

Moto-bistro, il s’est acheté une bécane et fait partie d’une bande de loubards. Enfin, entendons-nous, Bagarre, oui, mais plutôt les potes devant, un casse, oui mais un petit et encore, il ne recommencera pas.

Deux ans plus tard, il rencontre Patrick Dewaere dans une soirée au cours de ses vacances à Belle île. Frappé par sa ressemblance avec un comédien qui joue avec lui au Café de la Gare mais qui vient de se barrer pour tenter sa chance aux Etats-Unis, Dewaere le fait rentrer dans la troupe. Libraire le jour, Renaud devient donc comédien le soir aux côtés de Romain Bouteille, Miou-Miou et … Coluche. Mais il est dur de concilier les deux surtout que les après spectacles avec cette fine équipe ne sont pas tristes. Au bout de quelques mois, Renaud est viré de la librairie. Ce n’est pas grave puisqu’il a trouvé sa voie : comédien !

troupe dewaere

Mais revenu d’Avignon où il s’imaginait démarrer, Renaud enchaîne les petits boulots pour courir les castings. Il fait la plonge, vend des livres pornos entre deux rôles et une figuration. C’est le hasard qui le ramène à la chanson : Renaud accompagne un accordéoniste qui n’est autre que le fils du patron du bistrot où il aide le bar à tenir debout. Chantant avec son trio devant les centaines de personnes qui font la fille sur le trottoir pour entrer au Café de la Gare, Renaud se fait remarquer par Paul Lederman qui lui propose de faire la première partie de son artiste, Coluche. Renaud accepte mais refuse sa proposition d’enregistrer un disque : il veut être acteur !

Mais Coluche est en pleine ascension et attire le tout Paris. Voilà-t-y donc pas que plus tard, c’est carrément François Bernheim, directeur artistique de Barclay, qui lui propose d’enregistrer. Renaud se fait prier puis finalement accepte.

Amoureux de Paname, son album ne se vend guère mais on voit Renaud, ce personnage atypique qui remet au goût du jour le Paris de la belle époque, chez Danièle Gilbert. Mais en 1977, après un passage à la Pizza du Marais qui deviendra les Blancs Manteaux, Renaud revient avec un deuxième album dans lequel il change de ton, passant de la casquette de Titi au blouson de cuir des loubards qu’il connaît bien.


Grand Prix du Festival de la chanson de Spa, révélation du Printemps de Bourges, Renaud traîne sa dégaine singulière, son aura de loubard et son accent parigot partout. Résultat : Laisse béton se vend à 300.000 exemplaires et l’album dépasse les 200.000 copies.

RENAUD beton

De toutes les étiquettes qu’on lui attribue, c’est celle de casseur qui lui colle à la peau. Et pour cause : il ne quitte pas son blouson noir et revient de plus en plus au fil de ses premiers albums sur le thème de la casse, de la violence et même de la criminalité. Les loubards forment le gros de son public en concert, du moins sont ceux qu’on remarque le plus. Même si Coluche apparaît dans les crédits d’une chanson, la dédicace d’un album à Jacques Mesrine, grand criminel abattu par la police ne passe pas inaperçue. Tous les casseurs ne jurent plus que par Trust et Renaud. Un public important si on en juge par les 300.000 exemplaires de chaque album qu’il vend chaque année y compris le Live à Bobino. Oui je sais si vous regardez sur internet, vous verrez des chiffres beaucoup plus importants mais n’oubliez pas que de plus de la moitié de ces disques ont été vendus depuis les années nonante jusqu’à aujourd’hui.

En 1981, Renaud publie le Retour de Gérard Lambert. Il s’agit d’un personnage créé pour une chanson Les aventures de Gérard Lambert sur l’album précédent. Gérard Lambert est en fait Gérard Lanvin dont Renaud se moque, incognito. Enfin, Incognito ! Renaud est en réalité amoureux de Dominique la femme de Gérard, comme autrefois Clapton de celle de son pote George Harrison. Un drame que chacun exorcise comme il peut. Et comme dans l’histoire précitée, Renaud et Dominique finiront par vivre ensemble.

Et quand on parle d’amour, on oublie la bande, les casseurs et les blousons noirs. C’est exactement ce qui se passe pour Renaud qui change son fusil d’épaule. En 1983, il publie « Morgane de toi ». Une petite fille est née, elle va grandir, Renaud voit la vie autrement. Il pense maintenant famille passant de l’admiration de l’enfantement à celui du bonheur du foyer. De l’humour, de la tendresse, de l’amour, voilà de quoi est fait le nouvel album de Renaud. Un disque qui déroute un peu son premier public. Le 33 tours ne se vend pas aussi bien que les précédents. Mais grâce aux succès de ses 45 tours, cette nouvelle image, ces nouveaux textes interpellent un nouvel auditoire, beaucoup plus nombreux. Quelques années plus tard, Morgane de toi se sera vendu deux à trois fois plus que tous les précédents disques de Renaud. Ca sent le classique et ça va le devenir.

Après six albums et autant de tournées promos et spectacles, Renaud décide de faire une pause et de prendre la mer comme dans sa nouvelle chanson. Mais il va le faire en famille, avec sa femme et sa fille. Il fait construire le bateau de ses rêves avant de partir en tour du monde.

L’aventure tourne court. Sa femme et sa fille ne supportent pas l’air marin et la houle. Renaud rentre à la maison, abandonnant son bateau qui finira comme son rêve, à la casse mais avec la satisfaction d’avoir tenté le coup.

Dès le début des années 80, Renaud devient une véritable entreprise. La plus grosse de la chanson française à vrai dire. L’artiste prend la mesure de son impact lorsqu’il apprend que ses ventes de disques en 1981 représentent 45% du chiffre d’affaires du label qui l’édite. Estimant ne pas être soutenu à l’échelle et étant en fin de contrat, Renaud crée sa propre maison d’édition, de production et de mechandising. Et il conclut un deal pour un montant record avec Virgin pour la distribution de ses disques.

Quant à la scène, il va frapper un grand coup. En 1984, on inaugure à cette époque, ENFIN, la première grande salle de concert à Paris : le Zénith qu’il remplit du 17 janvier au 5 février. Commence alors une gigantesque tournée qui passe par la Belgique et le Québec. Renaud est la plus grande star de France.

Star mais toujours attentif aux malheurs des autres. En 1985, Renaud écrit les paroles de la chanson S.O.S Ethiopie qui va rapporter des millions de francs français à Médecins sans Frontières.

Quelques mois plus tard, la tournée de Renaud passe par l’U.R.S.S. Etonnant pour un chanteur français mais bon, le Parti communiste y est sûrement pour quelque chose. Un PCF avec qui il est en froid, ce que Renaud paye lorsque en pleine interprétation du titre Déserteur, trois mille des dix mille spectateurs quittent la salle. Un coup monté, bien sûr, les projecteurs dirigés sur eux en attestent, si la barrière de la langue ne suffisait pas à le prouver.

Renaud est fatigué. Il a un coup de mou. Il le chante d’ailleurs sur le nouvel album qu’il enregistre à Los Angeles. Tristesse est le mot qui revient dans la critique de Mistral Gagnant. Mais contre toute attente, le disque atteint rapidement le million d’exemplaires. Il culminera à plus de deux millions.

RENAUD MISTRAL

Renaud retrouve sa confiance pour le spectacle au Zénith qui cette fois se prolonge durant tout un mois, début 1986. Renaud est même reçu par Bernard Pivot dans Apostrophes pour la parution de son livre. Reconnaissance public et médias, que demander de plus.

Pourtant le malheur va frapper. Le 19 juin, son meilleur ami, Coluche se tue dans un accident de moto. Coluche et Renaud sont inséparables. Ils passent soirées et nuits ensemble, l’un chez l’autre. Ils se connaissent depuis 15 ans. Michel est le parrain de Lolita, la petite de Renaud. Le monde s’écroule. Renaud ne sortira pas de disque en 1987 : c’est la déprime. L’année suivante, l’album se nomme Putain de camion. Sans commentaire. Ni de promo. Il se vend moins bien que Mistral gagnant pour cette raison. Mais qu’est-ce que vous voulez que ça lui fasse !

Début des années 90, Renaud se lance dans une belle aventure. Ayant auparavant travaillé avec Franck Langolf sur la chanson S.O.S. Ethiopie, celui-ci lui demande d’écrire des textes pour le second album de Vanessa Paradis. La petite star va maintenant sur ses 18 ans et a besoin de donner une image sérieuse d’elle. Renaud accepte et bosse comme un fou. Six maquettes ont déjà été enregistrées quand Langolf vient le trouver.

On est allé voir Gainsbourg pour lui demander d’écrire un ou deux textes mais lorsqu’il a écouté les titres, il a demandé à faire toutes les chansons. Peux-tu, s’il te plaît, te retirer du projet ? C’est une opportunité inimaginable pour Vanessa qui a au tournant de sa carrière. Un album complet avec Gainsbourg, c’est le succès assuré.

Renaud se retire mais ressort meurtri de devoir jeter ses six chansons à la poubelle.

Quelques mois plus tard, il publie Marchand de cailloux, son premier CD depuis trois ans. L’album fait le même succès que le précédent c’est-à-dire, des centaines de mille mais plus de million et encore moins deux.

Ce n’est pourtant pas cela qui file le bourdon à Renaud. Il va avoir 40 ans et a déjà vu pas mal de ses amis partir : Patrick Dewaere, Coluche, Desproges et maintenant Gainsbourg. Il est revenu de beaucoup de choses : du communisme, des riches et des pauvres, du Mitterrandisme. Il n’y a plus de décors fabuleux dans ses spectacles, c’est un signe.

Renaud tente de passer le cap de sa désillusion en s’engageant dans Charlie Hebdo où il devient chroniqueur. Parallèlement il réalise son rêve d’acteur en assurant le premier rôle dans le Germinal de Claude Berri. Un film qui lui convient à ravir, spécialement à ce moment de sa vie. Son album acoustique et intimiste se vend mal (entendez par là 300.000 exemplaires quand même) de même que son disque de reprises de chansons de Brassens.

Les compiles et l’intégrale font, par contre, un malheur. Tout cela contribue-t-il à ce blues, ce spleen dans lequel Renaud sombre ? Renaud repense à son enfance dorée, ses parents disparus, il s’enfonce et picole toute la journée pour tenter de fuir sa mélancolie.

Les années passent, il n’écrit plus, n’enregistre plus. Renaud a disparu dans la solitude des zincs et des verres qui s’empilent. Même sa femme Dominique jette l’éponge. Les cures et les rechutes se succèdent. Deux de ses musiciens l’emmènent en tournée, en trio. Ils alignent plus de 200 dates au cours desquelles Renaud est sidéré par l’amour que le public lui porte encore.

Mais rien y fait, il replonge.

Mais quand en 2001, il se voit à la télévision chanter Mistral Gagnant lors de la remise d’une Victoire de la Musique pour l’ensemble de sa carrière Renaud se ressaisit. D’autant plus qu’il a croisé une jeune chanteuse dont il est tombé éperdument amoureux.

Le revoilà sur les rails. Chanson, album, studio, un disque dans lequel il raconte ses années noires d’errance et d’alcool mais aussi tous les thèmes qui lui sont chères : l’injustice, la violence, la misère et l’amour. Résultat, un triomphe, plus de deux millions d’albums vendus.

boucandenfer