La Story We Are The World

par Brice Depasse

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Octobre 1984, Bob Geldof, leader du groupe Boomtown Rats regarde effaré le reportage télévisé de la BBC sur la famine en Ethiopie. Horrifié par le malheur qui s’affiche sur son écran, Geldof convainc son ami Midge Ure d’Ultravox de sortir un disque pour réunir de l’argent afin d’éradiquer la faim  qui règne dans ce pays.



Certains qu’il faudra marquer les esprits pour récolter le plus d’argent possible, ils réunissent les plus grands groupes de l’époque dont U2, Duran Duran, Heaven 17, Spandau Ballet ainsi que quelques artistes moins marqués New Wave comme George Michael, Robert Kool Bell et James Taylor de Kool & the Gang, Sting, Phil Collins et Paul Young.

Le single Do they know it’s Christmas time ? fait un triomphe en Europe, il est N°1 partout et monte même à la treizième place du Billboard américain. Le disque s’est vendu à 11 milions 700 mille exemplaires. Bob Geldof espérait envoyer 70.000 livres sterling en Ethiopie. Dans 12 mois, son association, le Band Aid, en aura envoyé 8 millions.

Et justement, aux Etats-Unis, Harry Bellafonte, une des grandes voix du showbiz des années 50, connu pour son activisme humanitaire est aussi frappé par le drame éthiopien. Il souhaite faire la même chose dans son pays à travers l’association USA for Africa. Il propose donc à deux des plus grandes stars du moment, Lionel Richie et Kenny Rogers, de produire un disque. Les deux musiciens acceptent en proposant d’y adjoindre Stevie Wonder, "on ne sera pas trop de trois".

Et puisqu’on cherche à réunir les plus grands, un nom s’impose à la production : Quincy Jones. Auréolé de ses 40 millions de Thriller, ce dernier conseille d'ailleurs de contacter Michael Jackson, ce que fait Lionel Richie.

Tout tombe bien, Michael vient de terminer sa tournée avec les Jacksons. Non seulement il accepte de participer au projet mais il souhaite de plus coécrire la chanson. De nouveau ça tombe bien : Stevie Wonder n’est finalement pas disponible pour écrire.

Les deux artistes se retrouvent donc à Los Angeles dans la maison familiale des Jackson où ils travaillent dans la chambre de Michael. Lionel Richie a deux idées de mélodies, Michael Jackson a beaucoup d’inspiration au niveau des textes. Ils se voient et se revoient quelques jours d’affilée, travaillant sérieusement car ils souhaitent écrire un hymne que tout le monde puisse chanter, le tube imparable mais digne.

Mais lorsqu’ils se revoient avec Quincy Jones, Richie et ce dernier n’en reviennent pas lorsque Michael amène carrément une démo. Il a en une journée travaillé seul avec des musiciens, finissant presque le morceau paroles et musique. Il a travaillé à une vitesse incroyable, poussé par l’inspiration et l’enthousiasme.

Vont-ils faire mieux que le Band Aid ?

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A la grande surprise de ses partenaires, Quincy Jones et Lionel Richie, Michael Jackson a pondu une maquette en deux temps trois mouvements de la chanson destinée à récolter des fonds pour lutter contre la famine qui ravage la population éthiopienne.

Mais les sessions de travail suivantes ne donnent rien. Le 21 janvier 1985, la veille de la session d'enregistrement avec les musiciens, Michael et Lionel terminent le morceau en deux heures trente de boulot, au milieu de la nuit.

Ils se mettent donc au boulot le lendemain dans le studio de Kenny Rogers avec Stevie Wonder et Quincy Jones. Le studio situé Beverly boulevard déborde de musiciens, de techniciens, de caméramen, de photographes et d'agents de sécurité. A 1 heure 30 du matin, les musiciens ont terminé ce qu'on appelle le backing, le titre sans la voix.

Le 24 janvier, Michael et Lionel enregistrent la chanson en tant que guides pour que chaque invité puisse répéter chez lui avant l'enregistrement, le grand jour étant prévu quatre jours plus tard.

Et donc, le plus grand plateau de stars jamais vu dans l'histoire de la musique américaine est convié le 28 janvier 1985 au studio A&M à Hollywood. Pour accompagner la cassette de répétition Quincy Jones a écrit ce mot : Ces bandes sont numérotées, je ne saurais trop insister sur le fait que vous les gardiez en mains propres. Ne faites pas de copie et rendez-les nous le soir du 28. Plus tard, quand vos enfants vous demanderons ce que vous avez fait contre la faim dans le monde, vous pourrez dire fièrement, j'ai fait ceci. Et il ajoute : Check your egos at the door, Liassez votre égo à la porte.

Vrai ce ne sera pas le moment de rouspéter parce qu'on veut chanter le premier vers ou changer telle ou telle phrase parce qu'on estime devoir chanter plus longtemps sur le disque qu'untel ou untel. Cet avertissement s'adresse à 44 stars dont 21 doivent chanter au moins un vers. Je vous les cite ?

Bien sûr, Lionel Richie, Kenny Rogers et Michael Jackson, et puis, tenez-vous bien, Paul Simon, Tina Turner, James Ingram, Billy Joël, Diana Ross, Dionne Warwick, Willie Nelson, Al Jarreau, Bruce Springsteen, Kenny Loggins, Steve Perry, Darryl Hall, Huey Lewis, Cyndi Lauper, Kim Carnes, Bob Dylan et Ray Charles.

L'initiateur, Harry Bellafonte, se retrouve lui, dans les choeurs avec entre autres Dan Aykroyd, Lindsey Buckingham de Fleetwood Mac, Bob Geldof, tous les Jackson, Whitney Houston, Joe Cocker, Smokey Robinson ou encore les Pointer Sisters. Un truc de malade.

Oui, il manque des stars américaines du moment mais elles n'ont pas toutes été invitées, non plus. Mais qui a refusé ? Celui qui a vendu le plus de disques l'année précédente avec Michael : Prince.

Oui, celui-là a refusé de laisser son ego dehors. Mais il va faire un geste en offrant un titre inédit qui figure sur l'album USA for Africa. Un disque vendu à trois  millions d’exemplaires reprenant le single, bien sûr, et auquel participent aussi Chicago, Steve Perry, les Pointer Sisters, Huey Lewis, Kenny Rogers et Tina Turner.

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28 janvier 1985. La tension est à son comble pour Michael Jackson, Quincy Jones, Kenny Rogers et Lionel Richie qui travaillent maintenant depuis des jours sur We are the world, une chanson destinée à réunir de l'argent pour sauver des centaines de milliers de vies en Ethiopie.

Ils ont obtenu l'accord de d'une cinquantaine de stars de la chanson. Un pari fou que de les réunir le même jour, CE soir, la plus grande partie sera d'ailleurs de retour de la cérémonie des American Music Awards.

Même si Quincy Jones leur a demandé de laisser leur ego à la porte du studio, les quatre hommes ont tout prévu pour ménager les susceptibilités. Lionel Richie a même répété hier une « chorégraphie » de la session d'enregistrement, c'est-à-dire « qui » se placera « où », pour éviter que les gens qui ne s'aiment pas se partagent le même micro ou doivent se tenir l'un à côté de l'autre. Autant vouloir mettre un melon d'eau dans un bouteille de Coca lui a dit Quincy Jones.

Michael Jackson arrive le premier à 21.00 pour enregistrer seul sa partie ainsi que sa participation aux choeurs. Les autres artistes se suivent en ce compris tous ses frères et soeurs. Ils doivent être 45 mais ne sont finalement que 44. L'un d'entre eux manque à l'appel : Prince.

Ce devait pourtant être l'événement du disque, la réunion des plus deux grandes stars de la musique noire. Les deux chanteurs qu'on oppose dans le monde entier devaient en effet se répondre sur le disque. Cela n'aura pas lieu. Certains disent que la présence de Bob Geldof qu'il déteste en est le motif, d'autres prétendent qu'il ne veut jamais partager la vedette.

Mais bref, la machine est lancée : à 22,30 on peut commencer. C'est un tel casse-tête chinois que Quincy Jones souhaite ne faire qu'une seule prise. Par pitié ! Et Stevie Wonder renchérit :  Je vous préviens, si vous n'y arrivez pas c'est Ray Charles et moi qui vous reconduisons à la maison.

A huit heures du matin, tout est terminé, y compris les choeurs et la vidéo.

Le 7 mars 1985, le single sort en deux versions, single et maxi. Entré à la 21ème place du Billboard, comme le Thriller de Michael jackson, il met quatre semaines pour arriver en tête où il reste un mois. Mais à la fin de l'année, il est toujours classé. D'abord disque d'or aux Etats-Unis, puis platine, puis quadruple platine (soit 4 millions), We are the world passe de meilleure vente de l'année, à meilleure vente des années 80 pour finir aujourd'hui dans le top 5 des singles les plus vendus de tous les temps avec plus de vingt millions de copies.

Inutile de vous dire qu'il a été N°1 partout ou presque. Et là où ce ne fut pas le cas, il a été N°2. Jusqu'à ce jour, la chanson a permis de récolter 63 millions de dollars en faveur de la lutte contre la famine. Elle a, comme son prédécesseur anglais, Do they know it's Christmas, donné le jour au plus grand concert de tous les temps, simultanément à Wembley et à Philadelphie, en juillet 1985.

Le jeu en valait bien la chandelle.