Les Blues Brothers, les fous swinguant

par Brice Depasse

affiche-francaise-the-blues-brothersLes séquences :





Depuis que le cinéma parle, il chante. The jazz singer n'est-il pas en 1927 le premier film parlant et chantant ?

De Frank Sinatra à Patrick Bruel en passant par Fred Astaire ou Yves Montand, beaucoup de comédiens ont entretenu d'étroites relations avec le monde de la chanson tant on n'a pu dire s'ils étaient avant tout acteurs ou chanteurs.

C'est le cas du Canadien Dan Aykroyd, grande star du cinéma américain des années 80, qui a grandi à Ottawa en chantant dans des groupes de blues.

En 1975, il intègre comme comédien résident puis scénariste une nouvelle émission de télévision appelée à devenir la référence mondiale en matière d'humour cathodique : le Saturday Night Live. Ce show consiste en une succession de sketches conçus par un groupe de gagmen qui accueille un invité vedette chaque samedi en live, d’où son nom.

L'émission qui remporte très vite un énorme succès possède également un orchestre pour accompagner les chanteurs invités (ABBA sera parmi les rares à y jouer en playback) mais aussi les comédiens dans leurs sketches et imitations. Parmi les résidents de cette émission légendaire, on compte au cours des premières saisons Bill Murray, Eddy Murphy et un certain John Belushi.

Ce grand amateur de musique hard rock est déjà connu du public puisqu'il est sur scène et surtout à la radio un des membres de la troupe du National Lampoon. Il vient aussi de prêter sa voix à la version américaine du fameux dessin animé belge, Tarzoon, la honte de la jungle.

Peu de temps après le démarrage du Saturday Night Live, Dan Aykroyd achète un bar où les acteurs, musiciens et invités repassent après le show. Aykroyd a lui-même sélectionné les disques du juke-box. C'est là qu'il initie John Belushi au rythm'n'blues. Et comme il a aussi installé un ampli et des instruments, on y joue de la musique tous ensemble, pour le plaisir.

Belushi et Aykroyd, devenus inséparables, chantent donc dans ce bar puis dans d'autres endroits avec des groupes de blues. Par blague, le chef d'orchestre du Staurday Night Live les surnomme les Blues Brothers. Bingo : ce nom donne à Dan Aykroyd l'idée d'un scénario qui un jour deviendra un film.

Mais pour l'heure, les Blues Brothers font leur entrée dans les numéros de leur émission du samedi soir. Le retour du public étant énorme, le duo imagine de donner vie aux Blues Brothers en formant un véritable groupe avec certains musiciens du SNL et d'autres venus de formations légendaires comme Booker T and the MG's.

Les Blues Brothers enregistrent en 1978 le concert qu'ils donnent en première partie du one man show de Steve Martin dans un théâtre de Los Angeles. Et fait incroyable pour un album live, qui plus est un premier disque, Briefcase full of blues termine sa course numéro 1 des ventes américaines. Le tout est saupoudré d'un hit, la reprise du Soulman de Sam & Dave. La réalité a rejoint la fiction.

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Grâce à leur émission télé d’humour du samedi soir, John Belushi et Dan Aykroyd sont devenus des vedettes aux Etats-Unis. Outre leurs imitations et parodies de stars et d’hommes politiques, ils font parler grâce à une de leurs innovations : les fausses pubs. Un genre qui sera abondamment imité notamment par les Nuls en France.

Après l’émission, tout le monde se retrouve au Holland Tunnel Blues, le bar de Dan Aykroyd en compagnie des invités : James Brown, les Rolling Stones, tout le monde y vient. C’est en y jouant de la musique que naissent les Blues Brothers. Aussitôt réadaptés pour leur émission, le Saturday Night Live, Dan Aykroyd imagine que Jake et Elwood sont deux frères de sang qui ont grandi dans un orphelinat de Chicago où un vieil homme à tout faire leur apprend le blues.

Entre deux saisons du Saturday Night Live, John Belushi a enchaîné deux longs métrages. Si le premier, l’excellent En route vers le sud de et avec Jack Nicholson, n'attire pas la grande foule, le second, American college est un gigantesque succès en 1978 puisqu'il va rapporter à ses producteurs cinquante fois la mise de départ. Ce film réalisé par John Landis est l'adaptation du show radio dans lequel officiait Belushi avant son entrée dans le Saturday Night Live. Le rôle du gros dégueulasse du cercle d'étudiants qu'il y joue (la scène de voyeurisme est culte) fait de lui une star aux Etats-Unis.

Si vous ajoutez à cela qu’il est aussi célèbre pour jouer tous les samedis à la télé et aussi N°1 des ventes en tant que chanteur des Blues Brothers, John Belushi est la nouvelle star américaine.

Steven Spielberg l’embauche donc ainsi que Dan Aykroyd pour jouer dans son 1941, une superproduction qui paraît l'année suivante mais sera boudée par le public américain.

Devenus trop grands pour être encore membres d’une équipe de télé, aussi célèbre soit-elle, John Belushi et Dan Aykroyd quittent le Saturday Night Live en 1979 pour se consacrer entièrement au cinéma.

Aykroyd se plonge entièrement dans le travail, s'attaquant à un métier qu'il ne connaît pas encore : scénariste de cinéma. Pendant ce temps Belushi, trop de temps libre, fait la fête non plus à New York mais à Los Angeles, et plonge dans l'alcool et la cocaïne, deux piliers de la vie nocturne hollywoodienne. Avec John Landis, ils adaptent donc l’histoire de Jake et Elwood Blues dans un film qui va faire d'eux des stars mondiales.

The Blues Brothers sort en 1980 et devient instantanément culte. La succession de sketches et de chansons qu'ils interprètent avec des stars du rythm'n'blues comme Cab Calloway, Ray Charles et James Brown fait l'effet d'une bombe sur le public.

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 1979, l’improbable est arrivé. John Belushi est N°1 toutes catégories.

Le show télé qu’il a quitté truste toujours la première place des audiences le samedi soir, American College, le film qu’il marque de son empreinte est N°1 au box office et enfin, le premier album des Blues Brothers est N°1 du Billboard, double platine. Il y a donc tout intérêt à maintenir le niveau.

Le scénario de son prochain film a été coécrit par son complice Dan Aykroyd. Ce dernier y a mis tout ce qui a fait le succès de leurs personnages Jake et Elwood Blues dans leur fameuse émission, le Saturday Night Live. Devenus adultes et un peu malfaiteurs sur les bords, les Blues Brothers doivent réunir quelques milliers de dollars pour sauver de l’expropriation, l’orphelinat des sœurs où ils ont grandi. Pour ce faire, ils nourrissent l’idée de monter une tournée avec les Blues Brothers. Mais voilà, le groupe est séparé. Ils prennent donc la route pour retrouver leurs anciens comparses qui ont rejoint la vie civile.

Outre les gags, la grande trouvaille du film est que chaque musicien du groupe joue son véritable rôle. Ils le font avec d’autant plus de justesse que certains ont connu le show du samedi soir. Et puis, il y a les amis conviés à jouer des petits rôles. Ainsi James Brown, grand ami de Dan Aykroyd, interprète le prêcheur du temple, Ray Charles le vendeur du magasin d’instruments, Aretha Franklin la femme de ou encore Cab Calloway, le vieil homme à tout faire de l’orphelinat qui leur a appris l’amour du blues.

Comme on n’est plus à la télé, les deux comiques vont pouvoir donner libre cours à leur folie, établissant le record du plus grand nombre de voitures cassées sur un tournage. Bien sûr, John Belushi donne encore dans le personnage du gros dégueulasse qui a fait sa célébrité tandis qu’Aykroyd, sérieux comme un Fanatsio atteint de Bluesophilie est en mission pour Dieu. On n’oubliera pas Carrie Fischer qui, loin de la princesse Leia dans Star Wars, incarne une mégère psychopathe qui a juré leur mort. Elle joue dans le film non pas par amitié mais par amour puisqu’elle partage à ce moment la vie de Dan Aykroyd.

Quant à Steven Spielberg … oui, il joue dans le film, par amitié et par blague, le rôle d’un assistant greffier. Le tournage a lieu à Chicago, patrie du rythm’n’blues. Les choses avance lentement le premier mois. Principalement à cause de Belushi, tout le temps en train de faire la fête et de boire comme un trou. Une partie du budget du film passe d’ailleurs là-dedans. Le jour où le réalisateur John Landis découvre sur la table de la loge caravane de Belushi une montagne de cocaïne, ce dernier pense qu’il va le tuer. Pour achever le travail, la scène de la poursuite impliquant 70 voitures fait exploser le budget et la colère des producteurs, loin de se douter qu’ils sont sur le théâtre de la plus explosive et swinguante comédie musicale de l’histoire et qui va rapporter cinq fois la mise de départ.

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Le film les Blues Brothers est un énorme succès. Il est d’autant plus inattendu que cela fait belle lurette que les comédies musicales ne font plus recette. Le triomphe de Grease en 1978 et l’échec de Wiz avec Michael Jackson et Diana Ross l’année suivante prouvent bien que, même si on modernise la formule, ce n’est pas gagné.

Les Blues Brothers est donc la réussite combinée de la popularité du duo Belushi-Aykroyd, de la qualité des guests, de la musique et surtout des gags et cascades en série qui ponctuent ce film loufoque, véritable météore qui lui vaut de rentrer dans le panthéon des plus lucratives comédies musicales de tous les temps.

Bien sûr, la musique du film fait aussi un malheur, relançant en 1980 le bon vieux rythm’n’blues face à la révolutionnaire new wave qui s’installe.

Du coup, Belushi, Aykroyd et leur groupe partent-ils en tournée à travers les Etats-Unis. La fiction est dépassée par la réalité : les Blues Brothers font un malheur sur scène comme en témoigne l’album live Made in America qui paraît fin de l’année.

Belushi tient ensuite à montrer qu'il peut incarner d'autres rôles que celui du gros loser dégueulasse avec Continental divide et Les voisins dans lequel il retrouve toujours son complice Dan Akroyd. Ce dernier ne chôme pas : il travaille sur plusieurs scénarii dont Drôles d'espion et une histoire de chasseurs de fantômes dans laquelle il compte partager la vedette avec John Belushi et Eddy Murphy.

Mais finalement, ce seront Harold Ramis et Bill Murray qui interprèteront les rôles : John Belushi disparaît brutalement le 5 mars 1982.

Nous sommes sur Sunset boulevard, Los Angeles, à la résidence du Château Marmont, la plus branchée d'Hollywood, autrefois fréquentée par Francis Scott Fitzgerald ou encore Jim Morrison. On reçoit dans le bungalow occupé par John Belushi. On y a vu successivement Robert De Niro et Robin Williams qui le laissent ce soir avec sa petite amie, la chanteuse Cathy Smith.

Robin Williams s'est déclaré effrayé par cette femme qui a plus le comportement d'une délinquante que d'une chanteuse. La suite des événements va lui donner raison.

Belushi et Cathy Smith se sont rencontrés en 1976 sur le plateau du Saturday Night Live alors qu'elle était la choriste du groupe The Band. Il la croise à nouveau deux ans plus tard en compagnie des Rolling Stones Keith Richards et Ron Wood. Pas question de rock'n'roll cette fois, Cathy Smith est leur dealer.

C'est la raison pour laquelle il l'appelle lors de son arrivée à Los Angeles. Ce soir-là, après le départ des visiteurs, Cathy Smith fait à John Belushi ce que les junkies appellent un speedball : un mélange de cocaïne et d'héroïne. L'injection est fatale; Belushi meurt d'overdose dans la nuit.

Le lendemain, le monde apprend avec stupeur la disparition de celui qui s'apprêtait à devenir un géant du cinéma et du rock américain.

Les Blues Brothers sont en deuil. Quant à Cathy Smith, elle sera condamnée à 15 mois de service obligatoire dans la prison d'état de Californie pour homicide involontaire.

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Los Angeles, 5 mars 1982.

Des dizaines photographes et de cameramen se bousculent sur Sunset boulevard, devant le célèbre hôtel Château Marmont, la résidence des stars d’Hollywood.

Une civière sort du bungalow N°3 transportant un corps entièrement recouvert, ne laissant aucun doute sur l’issue fatale du fait divers qui vient de s’y produire. L’identité de la victime d’une overdose, une de plus, a vite été dévoilée. John Belushi, la plus grande star du box office américain de ces deux dernières années vient de mourir. En présence de Robin Williams et Robert De Niro, une info que les journalistes se refilent, essayant d’en savoir plus. Ces derniers démentiront. Ils l’ont laissé en cours de soirée en compagnie de sa petite amie qui s’avèrera être son dealer.

Dan Aykroyd est abattu par la nouvelle. Cela fait sept ans maintenant que John et lui sont inséparables, depuis les débuts du Saturday Night Live, une émission de télé d’humour hebdomadaire dont ils étaient loin de deviner qu’elle existerait toujours 40 ans après.

Quatre jours plus tard, sur l’île de Martha’s Vineyard, là où Spielberg a tourné les Dents de la mer, Dan Aykroyd ouvre le convoi funéraire en moto, vêtu d’un blouson de cuir et d’un jeans noir, dernier hommage à son pote. Arrivé au cimetière, il porte le cercueil en terre avec le frère de John, James, qui, bientôt, deviendra lui aussi une star du cinéma. De nombreux artistes, ex-partenaires et amis sont présents comme Paul Simon ou encore Bill Murray qui remplacera le disparu deux ans plus tard dans le film que Dan Aykroyd est en train d’écrire, Ghostbusters.

Un acteur, un comique, un chanteur irremplaçable nous a quittés en ce matin d’hiver 1982.

Et pourtant on le remplace. Enfin, on essaye. En 1998, on verra débouler sur les écrans, Blues Brothers 2000 dans lequel John Goodman tente vainement de combler l’espace alors qu’il faut bien plus que cela. Bien que la musique et le casting des chanteurs soit supérieur au premier, le film est un échec. On ne peut remplacer le personnage culte que John Belushi était devenu d’emblée avec les Blues Brothers.

Bientôt on écrira des livres sur lui et on tournera des films.

Le premier en 1989, Wired, avec un acteur qui s’il lui ressemble ne lui arrive pas à la cheville. Cela lui vaudra des tomates et un four monumental.

Vingt-cinq ans et bien d’autres biographies plus tard, un nouveau film pointe le bout du nez avec Emile Hirsch dont on a pu apprécier le talent dans Into the wild. Il faut être à la hauteur du mythe de cette carrière cinématographique éclair qui tel James Dean, mais dans un tout autre genre, a marqué les esprits.

The Blues Brothers n’en finit pas de recevoir des hommages, des soirées anniversaires prestigieuses retransmises dans des cinémas en présence du réalisateur et des acteurs et des éditions commémoratives dont celle en DVD qui contient une demi-heure de plus que celle que nous avons pu voir au cinéma lors de sa sortie.

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