Maxi Story Louis de Funès

par Brice Depasse

Cela fait une éternité qu'il nous a quittés prématurément. Louis de Funès allait sur ses 70 ans et pourtant cela faisait à peine vingt ans que nous le connaissions et l'admirions.

Non seulement il était le seul comédien que les parents aimaient voir au cinéma en famille avec leurs enfants mais il était aussi le seul Français à connaître un énorme succès en Angleterre, en Allemagne, en Italie et en Espagne. L'Espagne, la terre d'origine de ses parents. Son père, Carlos Luis de Funès de Galarza, avocat madrilène, enlève au début du siècle, Leonor Soto y Reguera pour l'épouser car sa famille s'y oppose. Un Roméo et Juliette qui finit bien.

Mais que se passe-t-il après le happy end qui les voit arriver en France pour s'aimer ?

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Je vous raconte cette histoire aujourd'hui, 120 minutes de bonheur aux côtés de Louis Germain David de Funès de Galarza, le fils qu'ils vont nous laisser et qui, non content d'avoir été de son vivant le plus bankable des acteurs français avec cent soixante millions de tickets de cinéma vendus sur son seul nom est toujours 30 ans après sa disparition le champion de l'audience télé et des ventes de DVD mais aussi le chouchou des bambins des années 2010.

Nous sommes à Paris et sa proche banlieue dans les années 20. Les époux de Funès de Galarza ont aujourd'hui trois enfants dont le benjamin, Louis, est né au début de la grande guerre. Malheureusement, Carlos n'a pas pu exercer son métier d'avocat, son diplôme n'étant pas reconnu par la loi française. Il s'est donc reconverti dans le négoce des diamants. Mais n'allez rien imaginer : le paternel est toujours absent, sur la route de ces pierres précieuses. Il se fait souvent rouler et y perd sa culotte. Il passera notamment six ans au Venezuela.

LOUIS DE FUNES JEUNE 3Leonor est donc seule pour élever ses enfants. Le moins qu'on puisse dire, c'est que l'air de Paris n'a pas refroidi son tempérament méditerranéen. Elle est spectaculaire, la mère de Funès quand elle monte sur ses grands chevaux parce qu'elle ne retrouve plus son porte-monnaie ou qu'elle court après le petit Louis qui en en encore fait une bonne. "Yé vé té touer" crie-t-elle le couteau à la main. Plus tard, Louis de Funès déclarera à qui veut l'entendre que sa mère a été le modèle de ses colères de comédie. Et on le comprend : même petit, Louis savait que les éclats de rage de sa mère étaient aussi de la comédie méditerranéenne et plus particulièrement, espagnole.

Louis est espiègle. On dit toujours que le plus jeune se fait remarquer pour pouvoir exister. Mais il est aussi triste de se retrouver à neuf ans en pension, loin de sa mère. Il s'ennuie, alors il observe les gens et les imite, y compris ses professeurs qui n'apprécient guère. Mais cela fait rire ses camarades, alors, ça en vaut la peine.

Et comme il a pris le pli de jouer devant les autres, autant le faire sur scène : Louis fait ses premiers pas sur les planches du théâtre de l'école.

LOUIS de FUNES JEUNE4Il la quitte, cette école, pour l'apprentissage. Une vaine tentative qui ne lui apportera rien si ce ne sont des départs précipités. Il veut tout d'abord devenir fourreur comme son frère aîné.

Mais Louis n'a rien du sérieux de Charles et à 19 ans, il change d'idée : il retourne à l'école de cinéma.

Aurait-il la vocation ? Et bien non, il se fait plus simplement que cette école est la plus proche de la maison familiale. Voilà tout. 

Voilà tout, en effet. Pas de passion, pas de bons résultats : Louis qui sèche certains cours comme la chimie et les maths, est cependant assidu à la mise en scène et à la physique, particulièrement l'électricité. C'est un signe. Il est toutefois assez vite renvoyé. La légende veut que ce soit pour incendie volontaire. Une frasque de plus.

Enfin, il laissera un excellent souvenir à ses camarades de classe qu'il aura bien fait rire, par ses farces mais aussi ses imitations de profs. Parmi ses camarades, il gardera même le contact, plus tard, avec un certain Henri Decaë qu'il retrouvera comme chef opérateur sur quelques films dont Le corniaud.

De Funès erre de petits boulots en petits jobs : dessinateur, comptable, étalagiste, des emplois qu'il quitte rapidement avec parfois un pied au derrière. Jusqu'au jour où il apprend qu'un bar recherche un remplaçant pour son pianiste. Et ça le piano, Louis connaît puisque sa mère l'y a initié alors qu'il avait tout juste cinq ans. Même si le salaire est maigre, pour la première fois de sa vie, Louis s'amuse en travaillant.

Son talent de pianiste est très vite reconnu et Louis se trouve à cumuler les emplois. Il impressionne surtout par son sens du rythme mais ça, avouez que cela ne vous étonne pas, souvenez-vous de L'homme orchestre, Le grand restaurant et de Rabbi Jacob.

louis-de-funes-pianoEn 1934, Louis de Funès a vingt ans lorsque son père disparaît, emporté par une maladie ramenée du Venezuela. Il ne saura jamais quelle immense star son fils deviendra trente ans plus tard. Et oui, il va falloir trente années pour que le Gendarme de St Tropez fasse de ce pianiste de bar, l'homme le plus connu de France comme le Général de Gaulle aura le plaisir de lui dire un jour.

Cette même année, Louis connaît un bonheur, celui d'être réformé et de rester à Paris dont il anime modestement la vie nocturne. Premier motif : trop petit et fluet. Raison définitive : il est tuberculeux, comme son père. Madre de Funès en pleure toutes les larmes de son corps. Elle ignore que cette erreur médicale de l'armée française épargnera au cadet de ses fils de partir au front en 1940. Chance que n'aura pas l'aîné, Charles de Funès qui mourra au combat.

Mais pour l'heure, Louis se marie. Nous sommes en 1936, année des premiers congés payés : à vingt-deux ans, le cadet des de Funès est tombé amoureux d'une jeune vendeuse prénommée Germaine qui lui donnera un fils : Daniel. Mais le mariage ne dure pas. Louis quitte rapidement Germaine qui lorsqu'elle rencontre un autre homme accepte le divorce à la condition qu'il ne revoie pas son fils. Louis et Daniel de Funès se reverront un jour, le temps d'un dîner.

Nous sommes en pleine seconde guerre mondiale. Paris est occupé par les Allemands. Marie, la sœur de Louis, lui paie des cours de comédie chez René Simon, où il se lie d'amitié avec une bande de joyeux lurons nommés Robert Dhéry, Colette Brosset et Daniel Gélin qui vont tous les trois beaucoup compter dans sa carrière. Mais à nouveau, Louis quitte rapidement l'institution dans laquelle il évolue. Il pense en effet que la comédie ne le fera pas vivre de son art même s'il reconnaît avoir beaucoup appris. Et notamment à amuser le public le soir dans les bars où il joue du piano. Il a remarqué que depuis qu'il fait l'andouille en jouant, les gens viennent non seulement pour l'écouter (ce qui est déjà en soi un exploit) mais aussi pour le voir.

Daniel GelinVoilà donc comment il compte faire vivre la nouvelle famille qu'il forme avec Jeanne, sa jeune épouse qu'il rencontrée au cours Simon : en devenant un musicien réputé.

Mais le destin est bien imprévisible : il réserve de belles surprises à ceux qui savent saisir leur chance. Un jour de 1944, Louis de Funès et Daniel Gélin se retrouvent par hasard sur le quai d'une station de métro. Ce dernier lui demande de reprendre le rôle créé par Bernard Blier dans une pièce qu'il monte pour une représentation unique.

- Mais je ne peux pas, je n’ai jamais joué. Et puis je ne suis pas libre.

- Qu’est-ce que tu fais ?

- Je joue du piano le soir dans un cabaret.

- Et bien, pas de problème. La pièce se joue en matinée. Tu ne perdras pas ton boulot.

Si on compte la mère et la femme de Louis de Funès, sept personnes assistent cet après-midi là à la représentation de "L'amant de paille", à la salle Pleyel. Mais parmi elles, il se trouve qu'il y a la directrice du théâtre de la Gaité Montparnasse. Conquise, elle lui propose dans une prochaine pièce du même auteur. A trente ans et de manière inattendue, Louis de Funès est devenu acteur.

 

 

A partir de 1945, l'amitié entre Daniel Gélin et Louis de Funès est totale. Ils ne se quittent plus. Sa carrière et celle de sa femme, Danièle Delorme, ayant décollé, Daniel et Danièle pistonnent leur ami Louis sur tous les tournages, lui permettant d'enchaîner figurations et petits rôles.

Le premier d'entre eux se nomme la tentation de Barbizon. Attention il faut être très attentif pour entendre les premiers pas de Louis de Funès au cinéma. Il n'en dit pas plus, certes, et tous ignorent que cette journée de tournage dont on oubliera jusqu'au titre du film et le nom du réalisateur est historique. Louis de Funès en tournera plus de 140 autres dont 24 vont dépasser les deux millions d'entrées rien qu'en France. Allez je vous le repasse, imaginez Louis de Funès, svelte et la chevelure fringante et noire, en brosse portier de la boîte de nuit le Paradis. Il ouvre le chemin à un fortuné noctambule très chic, d'un certain âge, mais une fois son manteau au vestiaire, ce dernier refuse qu'il lui ouvre la porte et se la prend en pleine figure. Voilà, jamais on aura vu de fondations aussi discrètes pour un aussi grand monument.

 

Petit et chétif comme il est, Louis de Funès n'imagine pas un instant devenir un jour une star du grand écran. Personne dans le métier non plus : ni acteur, ni metteur en scène.

Par contre, son ami Daniel Gélin est convaincu qu'il a le talent pour devenir un excellent acteur de second rôle. Aussi parle-t-il de lui à tous les producteurs et réalisateurs qui l'engagent et qu'il croise. Louis est, du coup, de tous les plateaux. En 1949, il participe ainsi à une douzaine de tournages dont l'un est dirigé par le jeune André Hunnebelle. Oui, celui qui réalisera un jour les fameux Fantômas. Cette Mission à Tanger dans laquelle de Funès incarne un général espagnol est la première rencontre entre les deux hommes. D'ici Fantômas, Hunnebelle sera devenu un des réalisateurs attitrés entre autres de Jean Marais et de Bourvil dans les années 50 : les 3 Mousquetaires, Cadet Rousselle, le Bossu, Monsieur Taxi et L'impossible monsieur Pipelet (tiens, tous les 2 avec Louis de Funès !).

taxi roulotte et corrida1En 1958, il co-écrit une comédie qui doit s'appeler Taxi Roulotte et corrida et raconte les mésaventures d'un vacancier français qui faisant l'Espagne avec femme et enfants va bien malgré lui avoir affaire à des malfrats. Hunnebelle pense à Louis de Funès pour le premier rôle. Les producteurs ne veulent pas de ce petit comédien. Il n'a jamais rien fait d'autre que des seconds rôles ! Il n'attirera pas un spectateur dans les salles. Fort de sa réputation après dix ans de métier et de succès, Hunnebelle impose le nom de de Funès et les producteurs se disent que dans le fond, ce petit film ne vaut pas qu'on se prenne la tête. Ce qu'ils ne se savent pas encore, c'est qu'un autre réalisateur a fait le même pari. Le tout jeune Yves Robert a tourné quelques mois plus tôt "Ni vu ni connu" un long métrage dont Louis de Funès tient aussi le premier rôle. Pourquoi cette confiance ? Et bien quatre ans plus tôt, de Funès jouait le second rôle du mari (espagnol encore) jaloux et trompé dans Les hommes ne pensent qu'à ça, le tout premier film d'Yves Robert. "Ni vu ni connu" dans lequel Louis est un braconnier farceur et inventif, fait un très beau succès et lui vaut ses premières bonnes critiques. Le canard enchaîné lui décerne même le titre de comédien le plus drôle de l'année.

 

Six mois plus tard, vient la sortie de Taxi roulotte et corrida et un succès populaire à la clé. Avec plus de deux millions et demi d'entrées, le film d'Hunnebelle est un des beaux succès de l'année.

 

L'ascension de Louis de Funès a été très longue. On serait en droit de se demander comment l'artiste a fait pour ne pas se décourager si on ne savait pas qu'à aucun moment il ne s'est imaginé ravir la première place du box office à un Fernandel ou Bourvil. Et puis, il n'a guère le temps de philosopher, Louis. Dans son petit deux pièces de la rue de Maubeuge où sa femme Jeanne et lui élèvent leurs fils Patrick né en 1944 puis Olivier qui vient en 1949, il reste de moins en moins inactif. C'est le cinéma qui lui prend le moins de temps, même si parfois il tourne dix films différents sur une année, les tournages ne durent guère plus qu'une journée. Aussi n'a-t-il pas abandonné le piano bar où il joue encore chaque soir. Au cours de sa vie nocturne, il y fait de nombreuses rencontres qui un jour où l'autre lui permettent de se faire engager au cinéma ou dans des revues. Ainsi d'Eddie Barclay qu'il croise souvent et qui se souviendra d'un fabuleux pianiste de jazz mais qui jamais ne lui a parlé de faire carrière au cinéma. Egalement Georges Lautner, futur réalisateur des Tontons flingueurs, qui lui se souvient de Louis jouant du piano à quatre mains puis montant dessus pour chanter tandis que son partenaire l'accompagne.

DE FUNES GENSACDès le début des années 50, les choses changent pour Louis grâce à un homme de théâtre, Sacha Guitry. Ce géant du cinéma et des lettres est un admirateur de l'homme d'esprit que fut Jules Renard. On lui dit un jour le plus grand bien d'un texte de son idole joué par un pianiste comédien dans un café théâtre, La tomate. Le maître s'y rend et découvre Louis de Funès qu'il applaudit. Il l'engage dans cinq de ses films pour des petits rôles dont par exemple ici, La vie d'un honnête homme en 1953.

Sous la direction de Guitry, Louis de Funès joue avec tous les plus grands de l'époque, d'Orlon Welles à Yves Montand en passant par Jean Marais et Michel Simon. Il est si souvent à l'affiche dans des petits rôles voire des figurations qu'aucune de ces vedettes ne pourra admettre la soudaine montée en puissance de cet éternel second couteau au moment où la plupart d'entre elles seront sur le déclin.

Parmi ces vedettes, l'une d'elles y croit et ce n'est pas Daniel Gélin. Non, c'est Robert Lamoureux dont de Funès a été le compagnon de cellule dans un film de Guitry. Lorsque celui-ci propose à Lamoureux le premier rôle dans "Faisons un rêve" qui sera sa dernière pièce à l'affiche, celui-ci demande que ce soit de Funès qui lui donne la réplique.

- de Funès ? Mais il ne fait que des petits rôles !

Lamoureux insiste et obtient gain de cause. La pièce est un triomphe. Nous sommes en 1957 et Louis s'apprête à tenir enfin le premier rôle dans Ni vu, ni connu. Dans la salle, le soir de la première Leonor, la mère de Louis est ravie. Son fils réussit. "Regardez comme il est beau. Il suit son chemin avec succès". Mais elle ne sera pas dans la salle l'année suivante pour la première des deux films où son fils tient enfin la vedette. Elle meurt le 25 octobre 1957 à l'âge de 78 ans. Le soir même, Louis devra monter sur scène et jouera, de l'aveu de Jeanne, sa femme, comme jamais.

La dernière rencontre déterminante dans la carrière de Louis de Funès, c'est Robert Dhéry. Mais si, vous savez qui c'est … Castagnet ! Le rouquin du Petit baigneur, c'est lui. Auteur, réalisateur, metteur en scène, acteur, Dhéry est, avec sa femme Colette Brosset, une vedette du Music Hall parisien. Louis de Funès et lui se sont connus pendant l'occupation, au cours de comédie de René Simon.

Les Belles Bacchantes coteb articleDhéry a ,juste après la guerre, fondé une troupe de comédiens qui joue des spectacles à sketches : son nom, les Branquignols. C'est, si vous voulez, l'équivalent de la Troupe du Splendid, trente ans auparavant. On trouve dans ses rangs notamment Francis Blanche, Micheline Dax et Jean Carmet. Le premier spectacle est un énorme succès. De Funès est dans la salle. Il adore. Il s'y voit. Il y est venu non seulement parce qu'il en a entendu parler mais aussi parce que le théâtre La Bruyère, le seul qui a bien voulu des Branquignols, se situe juste à côté du bar où il joue du piano.

Quelle n'est pas la surprise de Louis de les voir débarquer un soir après spectacle dans son cabaret. Il se déchaîne au piano enchaînant mimiques et imitations, notamment du coq. C'est l'hilarité générale. Le lendemain, de Funès est dans les coulisses du théâtre. "Prenez-moi, s'il vous plaît" dit-il au couple Dhéry. Et d'instinct ils acceptent. Si le second spectacle des Branquignols, avec de Funès, est un succès, le suivant, Ah les belles bacchantes est un triomphe. Prévu pour trois mois, il va se jouer près de 900 fois. Louis de Funès explose, enchaînant les sketches, les danses, le chant et les imitations … d'animaux. C'est d'ailleurs en répétant un numéro de coq et de chien avec Jacques Legras (oui le futur monsieur Caméra invisible mais aussi le curé de Notre-Dame des courants d'air … que de Funès involontairement prononce son célèbre "regarde-moi là".

Pour la petite histoire, c'est pendant les représentations des belles bacchantes que Louis de Funès rencontre celle qui sera sa partenaire dans cinq pièces et films : Jacqueline Maillan.

1954 est une grande année pour le comédien Louis de Funès. S'il ne joue pas au théâtre, il enchaîne quatorze films dont deux très importants pour lui.

Dans le premier, Papa maman la bonne et moi, il incarne le voisin du jeune premier de l'époque, Robert Lamoureux. Fort de l'immense succès de son sketch mi-chanson mi-texte comique, Lamoureux sort du créneau du second rôle où il a côtoyé de Funès. Ils se retrouveront d'ailleurs pour une suite car le film a rencontré un grand succès populaire. Louis de Funès a donc été vu par un public important mais fort est de constater qu'il n y a pas brillé particulièrement.

Mais cette même année, de Funès se prépare à un choc puisqu'il est engagé sur le tournage du nouveau film d'Henri Verneuil, Le mouton à cinq pattes dont la vedette n'est autre que l'immense Fernandel. Cela fait près de vingt ans que l'acteur marseillais le plus connu d'Europe est une star du Music-hall et du 7ème art. Pas question pour de Funès de rater l'occasion de se faire remarquer. 

Verneuil lui confie un rôle à texte qui lui permet de donner la réplique à Fernandel au cours de plusieurs scènes. Une fois le texte en main, il le travaille, fait des propositions à Verneuil pour améliorer les effets comiques dont tous ne sont pas du goût du Fernandel pas prêt à supporter la concurrence de la part d'un autre que ses amis Raimu et Gabin. Il cabotine même quand le grand jour vient où Louis de Funès entre en scène.

Tout cela n'est pas très méchant mais de là naît une légende tenace étayée par le fait que jamais de Funès et lui ne partageront l'affiche comme Jean Gabin, Bourvil et Jean Marais.

 

Et si vous ne me croyez pas, écoutez ce que son fils Patrick me disait il y a quelques années.

1954 se termine avec la sortie des belles bacchantes, l'adaptation au cinéma de la revue des branquignols : Louis de Funès boucle après dix ans de métier sa meilleure année en matière de seconds rôles.

L'année suivante confirme. Même si les rôles sont moins importants, Louis tourne à deux reprises avec son idole Sacha Guitry et retrouve les planches du théâtre parisien à deux reprises, enfin trois, non deux. En fait, il devait également jouer dans une pièce de Jean-Paul Sartre mais le metteur en scène l'a renvoyé pendant les répétitions. La gravité du philosophe ne convient pas au jeu de de Funès qui, s'il se montre capable d'interpréter des drames, doit se faire une raison : il a le don de faire rire.

Et pourtant,1956 c'est le grand choc pour Louis de Funès qui se voit confier un rôle important dans le nouveau film de Claude Autant-Lara, La traversée de Paris. Pourtant, tout commence mal car le réalisateur souhaite ces trois acteurs : Bourvil, Jean Gabin et de Funès. Mais Marcel Aymé, l'auteur de la pièce dont il s'agit de l'adaptation ne l'entend pas de cette oreille. Il a en effet détesté le Garou-Garou de Bourvil dans Le passe-Muraille et exige qu'il ne soit pas à l'affiche du film. "Bourvil est un bon acteur mais il est à l'opposé du rôle, il sera insignifiant. Proteste-t-il. Autant-Lara s'entête, Marcel Aymé refuse que son nom soit cité. Du coup les producteurs craignent que le film soit un fiasco et amputent le budget de 50% pour minimiser les risques. Autant trouve la parade : que le film soit tourné en noir et blanc mais laissez-moi la liberté de choisir mes acteurs. Quelle grande idée il a eut là. Car non seulement Bourvil va crever l'écran dans le rôle, lui valant de nombreux dont La Mostra de Venise mais de plus il va révéler Louis de Funès. Et puis, quelle affiche. Dans huit ans, elle sera impayable et irréalisable. Mais la partie n'est pas gagnée. Louis de Funès a bien sûr travaillé son rôle au maximum car il connaît l'enjeu. S'il est rassuré de retrouver Bourvil, il craint Gabin … et il n'a pas tort. Le deuxième jour de tournage, Gabin vient trouver Autant-Lara

- Dites donc, quand est-ce que de Funès va arrêter de jouer en faisant des moulinets avec les mains. Ca me déconcentre.

- Mais enfin, il n'a que deux scènes dans le film. La discussion s'engage mais s'arrête très vite quand le réalisateur conclut :

- Je commencerai mon cinéma quand vous arrêterez le vôtre.

Jean Gabin prend sur lui. Louis de Funès est sauvé et il donne le meilleur de lui-même dans le rôle dramatique d'un épicier véreux, négrier, faisant fortune sous l'occupation grâce au marché noir.

A l'issue du tournage, il reçoit même les félicitations de Bourvil. Aucune des deux vedettes du film n'imagine qu'un jour prochain, ce sera ce petit comédien haut comme trois pommes qui fera le jour et la nuit et qu'ils partageront la tête d'affiche avec lui. Pour l'heure la Traversée de Paris est un énorme succès public avec près de cinq millions d'entrées. Un triomphe pour Bourvil et un honneur pour Louis qui pour la première fois lit son nom sur l'affiche juste en dessous des deux vedettes. Autant-Lara y a tenu, convaincu que sa courte prestation est pour beaucoup dans la réussite de son film.

Mars1958. Pierre Mondy et le jeune premier Jean-Paul Belmondo jouent la première d'Oscar, une pièce de boulevard au théâtre de l'athénée à Paris. La critique est excellente et le public conquis : 200 représentations couronnent les deux hommes qui abandonnent le rôle, Belmondo part au service militaire et Mondy passe à autre chose.

Louis de Funès sort de trois succès au cinéma. Il est devenu une vedette au même titre que Darry Cowl et Francis Blanche. Ses cachets ont sérieusement augmenté et même s'il joue encore beaucoup de seconds rôles au cinéma, il commence à bien faire vivre sa famille.

Et en plus, il est heureux car il vient de signer pour une importante tournée avec les galas Karsenty pour interpréter Harpagon dans L'Avare. L'avantage des tournées pour le comédien est de jouer devant un public de province beaucoup plus enthousiaste et accueillant que celui de la capitale et surtout d'éviter les critiques souvent déplaisantes de la presse parisienne. Il se dit ainsi qu'il pourra jouer des dizaines de fois Molière sans risque et même renoncer à le jouer sur Paris une fois le rodage terminé. Et puis, jour après jour, Louis de Funès s'inquiète tellement du challenge qu'il n'en dort plus. Excédé, il vient voir Karsenty et lui demande d'annuler. Il renonce. Le trac est trop grand.

Karsenty se demande s'il va poursuivre de Funès en exécution du contrat. Mais non, c'est idiot. Après tout de Funès a un nom en province. Il peut rapporter de l'argent. Aussi lui propose-t-il de reprendre le rôle de Barnier dans Oscar pour une centaine de représentations. De Funès accepte. Aux côtés de Maria Pacôme qui joue sa femme et déjà de Mario David, dans le rôle du masseur, Louis de Funès modèle pendant les cent jours de la tournée son rôle dans la pièce. Il ne joue pas, il explose. Oscar devient une longue suite d'explosions, de colères, de bons mots bien appuyés mais surtout il permet à de Funès de se forger le personnage qui va le rendre immortel. Le succès est énorme et immédiat. Devant des salles écroulées de rire pendant deux heures, Louis de Funès prend la mesure de son pouvoir. Il sait, il sent que son comique est supérieur à celui de Pierre Mondy qui l'a précédé dans le rôle.

OSCAR 1959Mais cette confiance se dissipe rapidement. De retour à Paris, il doit affronter les fours successifs que font les films dans lesquels il joue. Bref, son moral est en berne. Il est bourré de doutes quand, en 1961, des producteurs qui ont eu vent du succès d'Oscar lui proposent de reprendre le rôle au Théâtre de la Porte St Martin. Rien moins.

Ses récents flops au cinéma et au théâtre en tête d'affiche il y a dix ans l'amènent à décliner. De Funès voudrait enfin accéder à cette première catégorie des Jean Marais, Bourvil et Fernandel. Oscar pourrait signifier la relégation définitive dans la catégorie des ringards, faire de lui définitivement un comédien relégué dans les navets en noir et blanc.

Les rôles qu'on lui propose ne sont pas fameux et les jours de tête d'affiche s'éloignent.

C'est son fils Patrick qui le pousse au risque. Oscar ne peut que faire un triomphe à Paris.

Et si …

Le 30 janvier 1961, le Figaro publie un article sur Oscar, enfin non, sur Louis de Funès. En trente lignes, pas un mot sur la pièce ni sur les autres comédiens. C'est un véritable appel au public à courir voir Louis de Funès, le comédien qui touche au grandiose. Et le public suit. Tout le public : ouvriers, employés, commerçants, dirigeants, politiques, bourgeois et même la noblesse puisqu'on croisera dans les loges notre jeune reine Fabiola. De Funès exulte. Chaque jour apporte son lot de trouvailles, d'improvisations. Celles qui marchent sont adoptées et gardées les représentations suivantes. La pièce s'allonge. Louis épuisé court reprendre son souffle dans sa loge pendant les deux entr'actes et sort du théâtre exsangue mais heureux. Il est devenu la coqueluche de Paris et savoure son triomphe en tournant un petit rôle le jour dans Le capitaine Fracasse avec Jean Marais pour lequel il est, bien entendu bien payé.

Dix-huit mois plus tard, le théâtre ne désemplit toujours pas. Quand va-t-il s'arrêter ? Il le doit. Physiquement, tout d'abord et professionnellement ensuite puisque son vieil ami Robert Dhéry lui propose de jouer dans La grosse valse après le film La belle américaine. De Funès ne peut rien refuser à Dhéry qui a cru en lui dix ans plus tôt et qui aujourd'hui est devenu une star en Angleterre et aux Etats-Unis.

Vous le savez, Louis de Funès retrouvera Oscar dix ans plus tard, notamment pour y faire jouer son fils Olivier mais avant cela, il aura en 1967, l'occasion de tourner une ahurissante version pour le cinéma sous la direction d'Edouard Molinaro. Un chef d'œuvre enfanté dans la douleur, certes, mais qui va attirer plus de six millions de spectateurs en France à sa sortie.

Quelques mois ont passé. La liste des films avec Louis de Funès s'est encore allongée. Il a de nouveau joué avec Jean Gabin qui à présent ne le regarde plus de haut. Au cours du tournage du Gentleman d'Epsom, les deux hommes s'avouent leur admiration mutuelle.

De Funès enchaîne les petits films mais va retrouver enfin un premier rôle depuis cinq ans grâce à Jean Girault. Ce rôle, il le connaît puisqu'il a joué à la création de la pièce dont il s'agit ici de l'adaptation. Il était, en 1952, le valet de chambre de Léonard Monestier dont il va maintenant endosser le costume cédant sa place à un certain Christian Marin. La pièce avait fait un four mais Girault y croit. C'est un signe lui qui accumule les succès avec Francis Blanche et Darry Cowl. Et puis, il ne s'agit que d'un petit film fauché tourné vite fait en cinq semaines, aussi les producteurs ne s'embarrassent-ils pas de ce premier rôle confié à un second couteau comme de Funès.

Cette fois, c'est un acteur transformé qui est aux manettes. De Funès va en effet transposer son personnage de Barnier au théâtre dans le film. Et ça marche puisque cette petite production rebaptisée Pouic Pouic dépasse les attentes et les dispositifs du distributeur puisqu'il attire plus de deux millions de spectateurs en salles. Il n'ira cependant pas plus loin, stoppé dans sa course par la locomotive des Tontons flingueurs qui attire la toute grande foule.

Pouic Pouic est ce qu'on peut appeler le premier classique de Louis de Funès. Le type de film qui lui convient parfaitement, tournant sans cesse autour de son caractère explosif, sans aucun temps mort, bref un vrai festival servi par d'excellents seconds rôles comme ici Philippe Nicaud, Mireille Drac, Guy Tréjan et, bien sûr, Jacqueline Maillan.

pouicpouic

Aussi Jean Girault réembauche-t-il immédiatement, cinq mois plus tard Louis de Funès qu'il oppose cette fois à Jean-Pierre Marielle dans un petit film drôle et gentil qui n'a pas le souffle de Pouic Pouic et dans lequel soit dit en passant les cousins belges ont un accent brusseleer. Faites sauter la banque est un film de série B, tout comme le suivant tourné quelques semaines après. Jean Girault souhaite à nouveau engager Louis de Funès pour le premier rôle. Un petit film, une petite production dans laquelle, comme me l'a un jour dit Michel Galabru, le producteur ne souhaite que des ringards qu'on paiera au lance-pierres.

C'est l'attaché de presse de Pouic Pouic et de Faites sauter la banque qui a l'idée de faire un film suite à la mésaventure qui lui est arrivée en vacances à St Tropez. On lui a volé sa caméra et lorsqu'il désire porter plainte, le gendarme qui le reçoit lui demande s'il est bien sérieux de vouloir faire ça sur le temps de midi à l'heure de la sieste. De toute façon, il connaît l'auteur du vol : un récidiviste qu'il n'a jamais pu confondre. De Funès et Giraud trouvent cette idée géniale : faire un film sur les gendarmes. Mais pas les producteurs qui pensent que le public ne suivra pas sur un tel sujet. Ils veulent même déboulonner de Funès au profit de … Francis Blanche et Darry Cowl, à nouveau. Heureusement, ces derniers ne sont pas libres.

On reprend donc de Funès qui amène dans ses bagages Grosso et Modo et aussi Galabru, deuxième choix après un Pierre Mondy qui lui non plus n'est pas libre. Personne ne croit dans ce film si ce n'est Girault et de Funès qui est en terrain de connaissance : il a déjà joué avec tous les autres comédiens présents cet été-là à St Tropez : Jean Lefèvre, Christian Marin, Geneviève Grad, Claude Piéplu et Maria Pacôme.

C'est une des premières fois où un réalisateur français tourne un film comique dans des décors naturels. Un héritage de la nouvelle vague qui a contaminé tout le métier. Comble du comble, l'hôtel de police de St Tropez vient d'être abandonné par la maréchaussée, ce qui leur permet de jouer à fond la carte du décor naturel.

L'été n'est pas fini puisqu'après huit jours de repos, Louis de Funès entame le tournage de Fantômas. Si son statut a changé, il reste un second rôle derrière Jean Marais dont il touche deux tiers du cachet. Tout se passe bien sur les multiples plateaux du film puisque lui aussi tourné en décors naturels avec de gros budgets à la mode des James Bond et OSS 117. C'est le septième long métrage que De Funès tourne avec Hunnebelle, loin encore de se douter de ce qui va se passer à l'automne tout proche.

Le 30 août, Louis quitte le tournage avant la fin car il commence deux jours plus tard à travailler avec un ami : Gérard Oury. Il se retrouve cette fois avec Bourvil, huit ans après la Traversée de Paris.

Onze jours après le premier tour de caméra, le Gendarme de St Tropez sort déjà dans les salles. Contrairement à toute attente, les critiques sont indulgentes voire excellentes pour certaines. Et le public commence à affluer dans les salles.

Mais que se passe-t-il ? Le compteur dépasse les deux millions d'entrées, soient les plus gros succès de Louis. Puis trois, quatre, cinq millions : on est en route vers le record de l'année.

Plus question pour Jeanne d'accepter le second rôle derrière Bourvil. Les de Funès demandent à Oury de changer le script pour remettre Louis à égalité avec Bourvil. Ils ne tournent en effet que très peu de scènes ensemble.

Oury accepte et ne s'en plaindra jamais.

Fin de l'année, Le gendarme de St Tropez est N°1 et culmine à 7.800.000 entrées. Mais le plus fou, c'est que Fantômas suit le pas, grimpant à quatre millions et demi de spectateurs. Il y a un effet de Funès qui, nul n'en doute plus, est la nouvelle star du cinéma français. Cela va-t-il durer se demandent les sceptiques ?

Vu l'immense popularité que Louis de Funès a acquise durant l'automne 64, les producteurs et le réalisateur du Corniaud se demandent s'il ne faut pas mettre le nom de Louis de Funès sur le même pied que celui de Bourvil. Une évidence pour ce dernier, un geste que n'oubliera pas de Funès qui lui sait pertinemment qu'il avait été envisagé pour le second rôle.

La qualité du film et le duo, ancienne et nouvelle vedette, fonctionne parfaitement. Le corniaud dépasse en termes d'audience tous les autres succès de comédies dans l'histoire. Il faut dire que la beauté des décors et les moyens importants de la production se marient parfaitement à la puissance comique des deux héros. Le Corniaud pulvérise tous les autres films français, italiens et américains à l'affiche cette année-là avec plus de sept millions de spectateurs, continuant sans cesse à grossir les années suivantes jusqu'à près de douze millions. Encore plus révélateur, on n'a jamais vu autant de monde dans les salles parisiennes dès la première semaine et en plus, le bouche à oreille est incroyable. Pour la seconde année consécutive, Louis de Funès est N° 1 au box office.

 

En 1965, le succès de Louis de Funès ne connaît plus de sceptiques. Mais des stars énervées, oui. Jean Marais, notamment qui se retrouve pour la seconde fois dans la peau de Fendor et de Fantômas face à un commissaire Juve qu'il est maintenant impossible et suicidaire de mettre au second plan. Il prend sa revanche en négociant un énorme cachet qui le place nettement au dessus de celui de de Funès.

Il n'y aura cependant pas de tension pendant le tournage. Pas cette fois. L'histoire finit bien pour tout le monde, Fantômas se déchaîne finit sixième au box office de l'année, derrière cependant le Gendarme à New York qui lui, est quatrième. Bref, de Funès est conforté comme plus grande valeur du cinéma français. On imagine donc mal qu'il n'y ait pas encore une suite au Gendarme et à Fantômas. Mais il faudra pour cela attendre car Louis de Funès s'apprête à vivre une autre grande année en matière de records.

En effet si 1966 ne voit de Funès sortir que deux films, son statut a définitivement changé : il est aujourd'hui une superstar.

L'an dernier il a tourné dans son dernier film un sketch, Les veinards. Même si le sien où Mireille Darc et Bernadette Laffont le transforment en maquereau malgré lui est excellent, les autres tiennent moins la route et le film s'écrase contre la sortie du Gendarme à New York . De Funès souhaite donc tout maîtriser de manière à éviter qu'un de ses films ne bouscule un autre et que la mauvaise affluence du public ne donne l'impression que l'artiste fonctionne moins. Soit dit en passant, je vous conseille vraiment ce sketch signé Georges Lautner et Michel Audiard. Avouez qu'avec de Funès, cela forme un trio explosif.

Nous voilà donc en 1966 ! Mettant les séries Fantômas et Gendarmes en attente, de Funès part sur deux nouveaux projets mais reste en terrain de connaissance. Il a en effet mis tellement de temps pour arriver là où il en est. Tout ce succès s'est joué sur si peu de choses qu'il craint terriblement la chute. Aussi travaille-t-il presque uniquement avec ceux qui l'ont accompagné dans ce succès. André Hunnebelle, réalisateur et producteur des Fantômas lui propose de produire le film de son premier assistant réalisateur. Louis de Funès le connaît bien puisqu'ils ont travaillé ensemble sur les Fantômas mais aussi en 1957 sur le film dans lequel il tint pour la première fois le premier rôle : Comme un cheveu sur la soupe.

Avec le statut qui est le sien, de Funès réunit pour le tournage un grand nombre de comédiens avec qui il a déjà joué au cinéma mais aussi au théâtre. On y retrouve ainsi deux Branquignols : Pierre Tornade et Roger Caccia. Mais oui, vous le connaissez, c'est celui qui vous fera mourir de rire dans le rôle du bedeau de Notre-dame-des-courants-d'air dans Le petit baigneur.

On retrouve également Bernard Blier, Paul Préboist, Grosso et Modo et enfin, pour la seconde fois déjà à l'écran, le jeune Olivier de Funès, le rejeton. Papa est devenu décidément bien puissant.

Si ce film comporte de nombreuses scènes d'anthologies orchestrées par de Funès lui-même, il pêche par moment des faiblesses du scénario et de la mise en scène due principalement au rythme effréné auquel Besnard travaille (il tournera trois films en douze mois).

La fréquentation des salles s'en ressent sensisblement. Même si Le grand restaurant attire finalement près de quatre millions de spectateurs. Un énorme succès mais c'est toutefois presque le tiers de l'audeince du Corniaud. Le film finira huitième au box office, loin derrière un autre géant, le point culminant de la carrière populaire de Louis de Funès mais aussi Bourvil : La grande vadrouille.

Quand en 1966, le tournage du second film de Gérard Oury avec de Funès et Bourvil commence, cela fait des années qu'Oury travaille dessus. Associé à Grosso et Modo, des redoutables gagmen, qui imaginent bien des scènes comiques dans ce classique des classiques, le réalisateur peaufine jusque dans les moindres ce qui est à l'époque la plus grosse production du cinéma français jamais orchestrée.

Après le succès phénoménal du Corniaud, Oury n'a pas le droit à l'erreur. Tout le monde, du métier jusqu'au public en passant par les journalistes, a les yeux rivés sur lui. Sera-t-il capable de faire mieux sinon aussi bien ? Et puis ça dérange, un ancien acteur de seconde zone devenu réalisateur de films comiques, ce sous-genre qui fait un tel succès avec le roi des seconds rôles devenu du coup, une superstar.

Le 16 mai 1966, le tournage commence en Bourgogne avec une équipe de 160 personnes. On se croirait à Hollywood ! Le premier plan est tourné sur une petite route avec les deux comédiens principaux. Tous ignorent que cet épisode du changement de chaussures deviendra mythique comme ce duo du dédaigneux de Funès et du gentil Bourvil, victime consentante. Rétrospectivement, on se demande comment deux comédiens peuvent aussi bien être dans leur rôle en débutant par le milieu de l'histoire. Tout cela laisse présager le meilleur car n'oublions pas que dans Le corniaud, ils n'ont quasiment pas tourné ensemble.

Les témoins diront que Bourvil n'a pas son pareil pour détendre le de Funès toujours inquiet. Inquiet mais aussi imaginatif. On lui doit ainsi de nombreuses improvisations comme le coup de brosse sur la perruque, certaines répliques et surtout, c'est lui qui imagine la scène des deux grands lits en fer. Les deux stars auront également des idées ensemble comme la scène du mur avec de Funès finissant sur les épaules de Bourvil. Enfin, on devra à ce dernier le moment où perdu dans le maquis, il se met à pleurer, provoquant de Funès dans l'unique scène dramatique de sa carrière de star.

Le tournage de ce film cyclopéen se termine le 30 août : il s'agit de la dernière scène du film, dans le planeur. Bourvil et de Funès se quittent en se disant que leur aventure commune est loin d'être terminée. Et pourtant …

Bourvil part en tournée avec Annie Cordy tandis que Louis confie lors d'une interview télévisée que son planning est on ne peut plus chargé puisqu'il a deux films avec Jean Girault dont un nouveau Gendarme, Oscar, sa pièce fétiche et le nouveau Fantômas dans son agenda. Ce dernier débutant déjà le 20 octobre.

Mais pour le moment, le public retient son souffle. Jamais un film n'a été aussi attendu en France depuis Le Retour de Don Camillo. Oury a bien orchestré la promotion en dévoilant quelques photos de tournage dans des magazines et en donnant des interviews pour la télévision. Le 7 décembre 1966, l'arrivée des acteurs lors de la première est carrément retransmise à la télévision. Du show à l'Américaine ! Le tout Paris est dans l'immense salle du Gaumont-Ambassade : on y croise Marcel Pagnol, Lino Ventura, Yves Montand, Dalida, Bernard Blier, Henri Verneuil. Au sortir de la projection, Bourvil et de Funès mettent une heure avant de pouvoir quitter de la salle et faire face à des dizaines d'objectifs et micros qui les attendent. La salle est conquise, la presse aussi sauf quelques grincheux. En cinq semaines, un demi-million de parisiens se retrouvent dans six salles seulement. C'est le triomphe.

Un triomphe d'autant plus absolu que Louis de Funès est à ce moment à l'affiche de huit films différents en France et en Belgique. Et oui, nous vivons encore à une époque où les copies de films, très onéreuses, voyagent de salles en salles et surtout de ville en ville. Louis de Funès est absolument partout. Il est vénéré et admiré.

Mais tout s'emballe autour de La grande vadrouille qui dépasse rapidement Le Corniaud pour finir un jour à plus de 17 millions d'entrées.

Il faudra dix ans avant que le film ne soit diffusé à la télévision provoquant une audience record. Depuis, il a été programmé plus de 25 fois rien que par TF1 et France 2 à un prix record, bien sûr, vu l'audience chaque fois au rendez-vous : jamais moins de 8 à 10 millions de téléspectateurs.

Texte, montage et réalisation : Brice Depasse

Avec la participation de Pierre Lippert pour quelques mixes mémorables.

Bonus, La Story Louis de Funès en vidéo :

 

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