IL Y A 30 ANS SORTAIT LE MYTHIQUE "THE JOSHUA TREE" DE U2
Brice Depasse vous raconte comment, pourquoi et où les membres de U2 ont créé leur album mythique, The Joshua Tree

Ce 9 mars, cela fait 30 ans que U2 publiait The Joshua Tree, l’album qui allait faire d’eux des stars planétaires avec trois immenses tubes consécutifs. Plus de 25 millions de copies plus tard, U2 s’apprête à reprendre la route pour une tournée au cours de laquelle ils joueront ce disque en entier.

Et si la tournée se terminera le premier août au Stade Roi Baudouin, on est en droit de se demander si c’est un hasard. Car si Bono est devenu ce showman prodigieux qui a fait de lui et de son groupe les N°1 du rock mondial, c’est en Belgique que le déclic a eu lieu.

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Le 18 octobre 1980, la Belgique et spécialement Bruxelles, vivent à l’heure londonienne. En effet, la Nouvelle Vague s’abat sur les jeunes fans de rock qui depuis la première heure ont en Belgique adhéré au punk puis au ska, deux courants intimement liés dans ce qu’on appelle la New Wave. Mais qu’on ne se trompe pas, le concert qui va avoir lieu ce soir ne fait pas beaucoup de vagues. En effet, la venue d’un jeune groupe irlandais nommé U2 ne va mobiliser que les vrais accrocs à cette musique, ceux qui traînent dans les magasins de disques pour écouter tout ce qui sort et qui chaque mercredi lisent le New Musical Express qui depuis plus de 15 ans est la gazette rock la plus branchée du monde.

Et il faut être bien branché pour savoir que ce groupe qui n’a encore sorti que deux 45 tours va jouer à minuit, dans un dancing, le Klaçik, Place St Job à Uccle. Et ils ne seront qu’une cinquantaine à pouvoir entrer car comme l’entrée donne droit à une boisson alcoolisée gratuite, elle est interdite aux moins de 18 ans.

Après 45 minutes de concert, les membres de U2 sont dégagés vite fait par les sorteurs car on va ouvrir la boîte au public noctambule. Ainsi débute la grande histoire entre notre pays et le quatuor irlandais.

Quelques mois plus tard, ils sont déjà de retour à Bruxelles. Fort de la sortie de son premier album, c’est dans un théâtre digne ce nom, le Beursschouwburg. Situé à deux pas de la Bourse, comme son nom l’indique, il est devenu un des temples de la New Wave.

Le concert est télévisé pour Folllies, la seule émission rock notre l’unique chaîne de télévision nationale.

L’animateur qui n’est autre que le jeune et regretté Gilles Verlant se paie un luxe qu’il ne peut imaginer à cette heure : interviewer Bono juste avant qu’il ne monte sur scène. Un Bono qui en profite pour se plaindra que les Etats-Unis ne veulent pas de la pochette de leur album alors que la demande pour U2 est énorme là-bas. L’interview finie, Bono rejoint ses trois compères pour un bain de décibels. Et ils remettent ça en automne 1981, en Flandres puis à Bruxelles à l’Ancienne Belgique, cette fois.

Et au cours de l’été 1982, lorsqu’ils doivent monter sur la scène de Werchter, Bono est mal. Il s’est en effet cassé la voix la veille dans un autre festival au Danemark. Aussi pour pallier son manque de voix, il se déchaîne, tantôt il monte tout au-dessus de la sono, tantôt il va aux barrières Nadar au contact avec le public qui se déchaîne lui aussi. Et lorsqu’il remonte sur les planches  avec un drapeau blanc que lui a donné un spectateur, c’est la folie. Aussi le lendemain, à Torhout, Bono renouvelle-t-il les mêmes effets de scène avec le même succès. Après cela, U2 intègrera dans son décor trois grands drapeaux blancs. Et oui, c’est en Belgique que le chanteur du plus grand groupe de rock du monde a trouvé le style qui a fait son succès.

Et c’est sur la scène du Live Aid en juillet 1985 que Bono, rééditant son gimmick de descendre dans le public et danser avec une fan, achève le travail de starification. Mais voilà, après avoir fait traîner le morceau que ses trois compères jouaient, pendant 10 minutes, U2 est obligé de quitter la scène car le timing de leur prestation était écoulé.

Le moins qu’on puisse dire est qu’avec les caméras et les objectifs des photographes braqués sur lui, Bono a tiré la couverture vers lui. Ce n’est pas ça, un groupe. Bono le sait. Et chaque article qu’il découvre avec une énorme photo de lui le aggrave sa culpabilité envers les autres. Aussi pendant le reste de l’été, il gamberge au volant de sa voiture en sillonnant les routes d’Irlande, sans but. Alors, pour montrer qu’il est réellement engagé et n’était pas au Live Aid uniquement pour sa pomme, Bono part avec son épouse en Ethiopie pour participer au versant humanitaire du projet sur le terrain. Et le terrain, ce sont les camps de réfugiés, la famine, la sécheresse, la maladie, la mort. A son retour, il n’est plus le même homme, ses textes prennent une tournure plus lyriques, il aura besoin de chansons plus longues pour exprimer les sentiments que lui inspire l’humanité.

Quelques jours plus tard, le voilà parti à New York rejoindre Steve Lillywhite, le producteur des trois premiers albums de U2. Fer de lance de la New Wave, Lillywhite s’est en effet fait embaucher par les Rolling Stones pour diriger leur nouvel album.

Il faut absolument que tu me les présentes. Bono ne se doute pas de l’influence que va avoir cette rencontre sur sa carrière et sa musique. Car non seulement la rencontre se déroule très bien mais de plus Keith richards, le guitariste des Stones ne peut pas s’empêcher de lui faire découvrir ses maîtres : les vieux bluesmen américains, qu’il a d’ailleurs repris avec Bob Dylan sur la scène du Live Aid, un désastre entre parenthèses mais enfin bon !

Bono qui vient du punk et du garage rock est fasciné par ces sons qu’il entend surgir des années 30 et 40. Cette musique qui devrait être celle de ses parents lui semble tellement actuelle. Il va s’y plonger et tiens, il commence tout de suite en enregistrant avec Keith Richards et Ron Wood un titre pour Sin City, un album concept contre l’Apartheid en Afrique du Sud.

On le voit ces deux événements vont mûrir la musique de U2 qui désormais ne sera plus jamais pareille.

Et lorsqu’il retrouve ses compères de U2 en novembre pour préparer un nouvel album, il y a du changement dans l’air car ces événements ont eu une influence énorme sur son inspiration.

Mais il n’est pas le seul dans le cas. Sans avoir subi de choc similaire, The Edge, le guitariste de U2, a lui-même fait une expérience qui lui a ouvert de nouveaux horizons puisqu’il s’est lancé dans la composition de musique de films. Et pour cause, il travaille pour la première fois, avec d’autres musiciens que ceux avec qui il a tout partagé depuis l’adolescence. (Héroïne) Parmi ces autres artistes, la jeune Sinnead O’Connor, encore dans l’ombre, faut-il le préciser.

Retirés dans un château perdu dans la campagne irlandaise où ils composent et répètent, les quatre musiciens jettent les bases de With or without you et I still haven’t found what I’m looking for. L’affaire semble bien engagée.

Mais en parlant d’engagement, les quelques mois de séparation qui ont suivi la fin de leur tournée, semblent avoir distendu le lien très ferme qui les unissaient. La preuve : ils ont pris des engagements à gauche et à droite qu’ils doivent maintenant respecter. Quand ce n’est pas Bono qui part enregistrer un titre avec un autre groupe, c’est The Edge qui a un truc à faire.

Bref, en juin 1986 quand U2 part en tournée avec Sting et Peter Gabriel au profit d’Amnesty International, il faut bien avouer que le disque n’est pas très avancé. Et deux ans sans album, ça fait très long dans les années 80. U2 a beau avoir sorti en juin 85 un maxi quatre titres mêlant des enregistrements studios et live, ça n’est pas la même chose ! Les ventes énormes de ce disque atypique ne font d’ailleurs que rendre leur maison de disques encore plus impatiente. Bref, en août 1986, le mot d’ordre est : IL FAUT CONCLURE !

Alors, retournons aux racines du rock, dit Bono, encore empreint de ce blues qu’il vient de découvrir. Faisons quelque chose de plus immédiat. Et surtout, je veux prendre le temps d’écrire des textes porteurs de sens, des choses que j’ai vécues et qui m’inspirent.

Mais le chantier n’est pas simple. Partagés entre plusieurs studios, avec deux producteurs et pas des moindres, Daniel Lanois et Brian Eno, ça part un peu dans tous les sens. Le groupe est, de plus, en demande d’un son inédit, un truc authentique qui leur parle. Quand ils ont terminé d’expliquer ce qu’ils veulent, ce son d’ambiance, qui traduit l’émotion perceptible entre eux quand ils jouent, une chose s’impose aux ingénieurs : Mais on ne peut pas faire ça en studio ! 

L’histoire que je vais vous raconter à présent va sans doute étonner les fans de Star Wars et de Harry Potter que vous êtes peut-être et vous confirmer que décidément dans ce monde moderne, il est de plus en plus difficile d’inventer quelque chose.

Lorsqu’après trois ans de silence, le groupe U2 annonce la sortie de son album, on sait que cette longue attente va provoquer une terrible pression chez les disquaires. Interdiction totale de le vendre avant la date du 9 mars sous peine de rétorsion de la part de la firme.

Et si on le vendait la veille mais le jour même ?

Comment ça ?

Et bien le 9 mars à 0 heures.

Et tu crois que des magasins de disques vont accepter d’ouvrir à une heure pareille ?

Le 8 mars à minuit ou le 9 à 0 heure si vous préférez, même Elvis Costello, star du rock est dans un magasin de disques de Londres où il y a foule. Les albums de U2 passent directement des caisses aux sacs de l’enseigne du disquaire. On l’a écouté toute la nuit, dira-t-il dans une interview.

Si l’opération commerciale, la première du genre, est un succès, l’album, avec ses onze titres, l’est tout autant. Grâce au format plus long du CD, c’est un album simple. Pourtant, le groupe a un temps songé à en sortir un double, tellement il a enregistré de titres. Des chansons qui se retrouveront en face b  de singles et sur des compilations dans le futur. Alors imaginons Elvis Costello, un des papes de la New Wave qui à cette époque a déjà 11 albums à son actif, de retour chez lui avec ce Joshua Tree. Il a probablement déjà un lecteur CD, alors pas la peine de visualiser le diamant qui entre dans le sillon du 33 tours. Il ne voit donc pas en filigranes la longue intro de ce premier morceau : plus de 90 secondes d’arpèges et nappes d’orgue, synthé et guitare avant que la redoutable rythmique de U2 n’entre en action.

Voilà une des chansons qui a donné des cheveux blancs au producteur Brian Eno qui pourtant en avait déjà vu des vertes et des pas mûres avec David Bowie la décennie précédente. U2 et lui ont passé des semaines sur ce morceau, changeant sans arrêt tel ou tel truc, apportant un nouveau son à tel ou tel endroit. Excédé par le fait que la moitié du temps d’enregistrement de cet album soit passé dans un seul titre dont il ne voit pas la fin, Brian Eno a même failli tout effacer en l’absence du groupe pour repartir à zéro. Et à l’ère des bandes multipistes, il n’y avait pas de safety, on ne savait même pas ce que ça voulait dire.

Heureusement qu’un ingénieur du son a eu la présence d’esprit et la fermeté pour l’en dissuader. Réécoutons ce qu’on a failli ne jamais entendre.

Si U2 a connu l’expérience exceptionnelle d’avoir un album N°1 absolument partout à trois reprises, son disque le plus populaire, de référence, reste The Joshua Tree qui paraissait il y a tout juste 30 ans.

A cette époque, les quatre Irlandais sont loin de se douter de ce qui les attend par exemple 12 albums de platine et deux de diamants rien que sur 5 pays dont les Etats-Unis. Quel artiste pourrait imaginer que les trois premiers titres de son nouvel album vont non seulement devenir des hits mondiaux et mais de plus entrer dans la légende ?

Et certainement pas eux lorsqu’en plein chantier de l’enregistrement, ils ont décidé d’appeler leur album The desert songs. La pochette doit représenter le contraste entre la civilisation et le désert. Ils demandent donc au photographe hollandais Anton Corbijn de leur trouver un endroit où ils vont se faire tirer le portrait pour la pochette. Le choix de Corbijn n’est pas un caprice branché,  l’artiste est surtout connu pour tourner les clips de groupes New Wave. U2 a d’ailleurs déjà travaillé avec lui sur Pride, deux ans auparavant quand en décembre 1986, ils s’envolent tous ensemble pour un shooting de trois jours dans les déserts de Californie.

La vallée de la mort, Zabriskie point, la ville fantôme de Bodie, les décors sont hallucinants, des décors dont Corbijn n’entend rien louper grâce à des objectifs panoramiques. La civilisation voulue par U2  au milieu du désert, ben ce sera eux quatre, face à ce cadre fascinant. Mais Corbijn connaît mal la technique du grand angle. Ca l’embête, les photos risquent d’être ratées. Ce ratage sauvé par la lumière intense qui règne en ces lieux sera en fait la grande trouvaille de ses clichés.

Et en parlant de cliché, demain j’aimerais bien vous montrer des arbres étonnants qui poussent pas loin d’ici. Ce sont des Yuccas que les Mormons appellent Joshua trees, les arbres de Josué.

Pourquoi ? demande Bono

Parce qu’ils leur font penser à Josué dans l’Ancien Testament, en prière, levant les bras au ciel.

Lorsque leur bus s’arrête face à cet arbre solitaire qu’ils découvrent après 20 minutes de route, Bono déclare On devrait appeler l’album comme ça.

Comment ?

The Joshua Tree.

Les membres de U2 descendent du bus pour la session photo. Mais n’allez pas croire que malgré ce ciel bleu intense et limpide, cette lumière étonnante et pure, la chaleur soit écrasante. Nous sommes mi-décembre, je vous l’ai dit. Et le désert peut être aussi glacial que torride. Lorsque les membres de U2 enlèvent leurs manteaux, ils sont pris par le froid perçant qui y règne, l’explication de leurs visages figés, qu’ils ont toujours affichés sur leurs disques mais qui n’ont jamais été aussi authentiques que sur ces photos.

Trente ans plus tard, aucun d’eux ne regrette d’avoir l’air aussi sérieux sur ce disque dont 25 millions de copies se sont vendues à travers le monde et qui leur a permis par après de faire tout ce qu’ils voulaient.

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