LA STORY MÉCONNUE DE CHARLES AZNAVOUR
Son nom, sa rencontre avec Piaf, sa longévité, autant d'histoires que Brice Depasse nous raconte cette semaine

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Quand en 1998 le New York Times annonce la mort d’un monument, Frank Sinatra, c’est avec cette Une : Maintenant, Charles Aznavour est le dernier chanteur. Aznavour, le même qui après-guerre interprétait un duo comique en première partie d’Edith Piaf et écrivait des chansons pour les plus grands. Aznavour qui avait mis dix ans pour se faire admettre de la presse et du public français en tant que chanteur.

 Mais ce ne sont pas ces premières parties d’Edith Piaf ni les longues tournées aux Etats-Unis qui ont fait de lui une star là-bas. Non, on le sait moins, c’est, en fait un film dans lequel il tient le premier rôle en 1960 : Tirez sur le pianiste.

 Indiscutablement un des plus grands de la nouvelle vague avec Pierrot le Fou et Le mépris de Godard, ce film signé François Truffaut remporte un énorme succès aux Etats-Unis. Ce n’est ni un hasard ni une mode. Tout d’abord il s’agit d’un film noir à l’Américaine avec des gangsters, l’amour et la mort. Ensuite, c’est à la sauce française, l’humour et les femmes. Et quelles femmes ! Le pianiste Aznavour est en effet entouré de la débutante Marie Dubois future égérie du cinéma français, Nicole Berger (actrice confirmée) et Michèle Mercier, bientôt  Angélique.

 A star is born comme disent les Américains. Aznavour va désormais faire carrière des deux côtés de l’Atlantique. Fort de sa déjà longue expérience, il sort cette année-là un disque qui est le premier d’une série d’énormes succès. Une chanson qu’il avait écrite dans un bar de Bruxelles et qu’il comptait donner à Yves Montand. Montand avait refusé.

 De la Turquie à l’URSS en passant par les States, Aznavour chante partout où le film de Truffaut est passé. Trois ans après, il joue à Carnegie Hall, la plus prestigieuse salle de New York. Une salle comble, remplie de francophones mais aussi d’Américains dont pas mal de journalistes. Aznavour amuse ces derniers en reprenant une chanson de Maurice Chevalier, avec son accent, bien sûr. Il a même traduit un de ses succès en anglais, ce qui est loin de plaire à certains Français intégristes qui manifestent leur désapprobation. Mais Aznavour n’en a cure : il chante pour les Américains. Message reçu, les critiques sont unanimes, c’est un triomphe.

 Cinq ans plus tard, Charles Aznavour se mariera à Las Vegas avant de s’établir aux Etats-Unis au début de la décennie suivante. Son plus grand tube en anglais fait aujourd’hui partie du patrimoine anglo-saxon, on l’oublie aussi car cette chanson n’a reçu à l’époque aucun écho chez nous. Aznavour s’en amuse : lui le Parisien, Arménien d’origine sait plus que quiconque que la langue ne doit pas être une barrière entre les hommes.

 Voilà peut-être le type de conseil qu’il comptait donner plus tard aux débutants qui viendraient le voir, friands de conseils.

Il est né vendredi à minuit 15.

Samedi, alors ?  demande l’officier d’Etat civil de la mairie du VI° arrondissement de Paris, à l’employée de la clinique Tarnier ayant assisté à l’accouchement du bébé dont elle vient faire la déclaration. Les parents ne parlent pas le français.

Non vendredi.

Ah bon alors, j’écris 0 heure 15.

Si vous voulez.

Nom de la mère ?

Knar Bagdassarian

Quoi ?

Le croirez-vous, il écrit Papazian.

Et le père ?

Mamigon Aznaourian.

M’aurait étonné que ce soit un truc plus facile.

Tu parles : il écrit Aznavourian. On ne sait d’où vient ce « v ».

Et le prénom du petit ?

Shahnourh Varinag.

Pfff !

Non avec un h avant et après le a aussi, ah et la première lettre c’est un s pas un c.

A nouveau, l’employé simplifie par un Charles beaucoup plus français et surtout beaucoup plus facile à écrire : en 1924, il n’y a ni touche delete, ni machine, ni typex. Ainsi apparaît officiellement Charles Aznavourian qui 56 ans plus tard obtiendra après 25 ans de carrière de transformer son nom légalement en Aznavour, tout simplement.

 Quelle histoire ! Bébé Charles est né à Paris alors que ses parents attendaient leur visa pour émigrer en Amérique. Comme beaucoup d’Arméniens rescapés du génocide dont ils ont été victimes pendant la guerre, mieux vaut l’exil. Sa mère est d’ailleurs la seule rescapée de sa famille. Mais ils n’iront pas plus loin que Paris. Le père de Charles, baryton de son état a ouvert un restaurant où il chante le soir pour les réfugiés d’Europe centrale et du Caucase où la guerre contre les Turcs a été terrible. Pour l’heure, il s’agit juste de survivre et de permettre à cette petite famille de manger, il y a toujours de quoi dans un restau où la chanson et la comédie sont des atouts. Aïda, la sœur de Charles, se met à jouer du piano, Charles divertit par des petits numéros, ce sont des enfants de la balle. Quand le restaurant fait faillite, Mischa, c’est le surnom du père Aznaourian, ouvre un café en face de l’école des enfants du spectacle où Charles s’inscrit. A neuf ans, il veut devenir acteur.

 Oui Mischa, tu n’as eu que de bonnes idées : quitter un pays où tu étais en danger, te fixer à Paris et inscrire ton fils dans cette école. Car il sera un jour un acteur prodigieux jouant dans des films qui feront le tour du monde. Ce qui lui permettra de devenir, enfin, une star mondiale de la chanson. Mais ça, l’aurais-tu imaginé ?

Eté 1940, l’ambiance n’est pas à la fête dans la France défaite et occupée. Mais comme l’écrira quelques années plus tard Hemingway, Paris est une fête. Aussi  reprend-elle bien vite ses droits, notamment dans un club près des Champs Elysées où Charles Aznavour, 16 ans, s’est fait adopter par ses créateurs.

 Parmi les habitués de ce grand appartement transformé en boîte discrète, on compte Francis Blanche, André Darricaut (qui ne se fait pas encore appeler Darry Cowl), Micheline Dax (qui ne double pas encore la voix de Piggy la cochonne), Edouard Ruault (futur Eddie Barclay) et Django Reinhart.

 L’après-midi, on y donne des cours de musique, de maintien de scène (du coaching d’acteur dirait-on aujourd’hui) et des leçons de claquettes. Au piano, un certain Pierre Roche avec lequel Aznavour devient vite inséparable. Quand je dis inséparables, je pèse mes mots. Il découche la plupart du temps de chez ses parents où vit pourtant sa fiancée et future femme pour écumer les cabarets où il commence à jouer et surtout fait la fête avec son complice.

 Au sortir de la guerre, Charles se marie avec sa fiancée, quand même, mais part aussitôt avec Roche en tournée avec la grande Edith Piaf qui les a remarqués.

 La rencontre est inattendue. Au cours de l’été, le duo est invité par Francis Blanche sur Radio Paris dans une émission qu’il anime en direct et en public. Les invités vedettes sont Charles Trenet et Edith Piaf qui, séduite par le rythme et la gouaille du petit Charles l’invite à passer la soirée chez elle en compagnie de tous ses amis. Là Aznavour avale très vite son trac face à cette cour et s’approche de la star avec qui la discussion s’engage rapidement.

 -         Tu sais danser la valse à l’envers ? lui demande la Môme

-         Bien sûr.

-         Alors enlevez le tapis ! Dis à ton ami de se mettre au piano et fais-moi danser.

Et pendant qu’Aznavour la fait valser à l’envers elle lui demande :

-         Et tu as chanté dans les rues ?

-         Bien sûr.

Piaf est séduite. Aznavour laisse à Paris sa jeune épouse enceinte et inquiète  pendant huit semaines car partir en tournée avec Piaf, la plus grande star de l’époque, ça ne se refuse pas. Chaque soir, ils font la fête comme rarement, devenant eux aussi inséparables, ouvrant au duo toutes les portes du showbizness.

Qui pourrait alors imaginer qu’il faudra encore dix années avant qu’enfin le style Aznavour et la reconnaissance du public se fassent jour ? Le temps ?


Début des années 60, que se passe-t-il en France ? En effet, la chanson je dirais  hexagonale a depuis le début du siècle, malgré l’apparition du jazz et des zazous, peu changé. La java, la valse, le piano et l’accordéon, tout cela a peu évolué. La chanson française classique est réaliste et triste avec des modèles indéboulonnables de Damia à Brassens en passant par Fréhel et Piaf. Même Trénet et Bécaud, les fous chantants n’ont pas bousculé les canons.

Et puis tout à coup, une nouvelle vague débarque dans la chanson en même temps qu’au cinéma. Ils parlent de leur jeunesse, copient les Américains et sont joyeux, tous unis sous la bannière des Copains. Des idoles qui prennent la place des anciens.

C’est un choc pour les Brel, Ferré, Ferrat et autres Nougaro qui continuent à tracer leur chemin sans écouter l’air du temps. Après tout, ils ont déjà leur public. Un autre s’en moque, Serge Gainsbourg, marquant sa différence, l’intello face aux idiots.

Si Gainsbourg retournera sa veste quelques années plus tard à la grande joie de son portefeuille, Charles Aznavour, n’aura jamais à le faire. Lui qui venait enfin d’accéder au confort du succès, ne rejette pas les yéyés. Au contraire, il se comporte immédiatement et naturellement en grand frère, en proche. Ainsi, il participe à la première de l’émission Age tendre et tête de bois, lui le croulant de presque 40 ans.

Pour la petite histoire, c’est son partenaire, le compositeur Georges Garvarentz qui a eu l’idée, sans lui en parler, de donner à Johnny Hallyday, ce jeune fou qui se roule par terre, une chanson de leur répertoire commun. Il faut saisir sa chance. Johnny en a fait un Twist qu’il balance en octobre 1961 sur la scène de l’Olympia.

Et Aznavour trouve ça pas mal, aussi écrit-il avec Garvarentz deux nouvelles chansons pour un film, Les Parisiennes, dans lequel Johnny charme Catherine Deneuve. Et là, le Johnny vilipendé par les parents les séduit comme Elvis en chantant Love me tender.

C’est pour lui, un miracle. Les deux hommes s’affichent ensemble, Johnny réside souvent chez lui, Aznavour est adopté par les ados des années 60, la génération la plus iconoclaste du XX° siècle.

Une collaboration qui culmine avec le film Cherchez l’idole où cette fois Aznavour écrit pour Johnny mais aussi Sylvie Vartan, Nancy Holloway et Eddy Mitchell.

Tout cela fait beaucoup de chansons de films, me direz-vous. Cela fait beaucoup de films tout court. Car si en cette période, Aznavour enregistre pour la première fois un album complet en 33 tours, il se consacre essentiellement au cinéma et pour cause. En 1960, il enchaîne la même année deux succès internationaux dans lesquels il est phénoménal : Tirez sur le pianiste de François Truffaut qui fait de lui une star en Amérique et Un taxi pour Tobrouk de Denys de La Patellière où il forme un duo historique avec Lino Ventura. Aznavour choisit donc de dire oui au cinéma et tourne en cinq ans 12 autres films. Tout lui réussit, rien ne lui résiste.

Si Charles Aznavour a survécu aux Yéyés, a-t-il une chance de franchir le cap de la décennie suivante. En effet, le cap de la fin des années soixante-septante est tout aussi révolutionnaire : le Je t’aime moi non plus d’un côté, Led Zeppelin de l’autre, voilà le type de musique qui domine à présent les ventes, donc le goût du public, mais aussi l’intérêt de la presse qui est alors toute puissante.

Aussi en cette année 1971, Aznavour va jouer son va-tout et remporter la partie avec sur son nouvel album deux chansons incroyables et atypiques. Dans la première, il se met dans la peau d’un travesti qui se raconte. Et là, on a beau se dire qu’on est pleine révolution sexuelle, tout n’est pas encore permis. L’homosexualité est encore un tabou dans les médias aux heures de grande écoute et manifestement ça coince auprès une grande partie du public. Et je dirais aussi bien hétéro que homo car la chanson crée involontairement un amalgame entre gay et travesti, ce qui reviendrait par exemple à assimiler toutes les femmes toutes les femmes à Marylin Monroe.

Le triomphe l’année suivante de La cage aux folles de Poiret et Serrault ne va évidemment rien arranger.

Aznavour dit s’être inspiré d’un gars qu’il croisait dans les coulisses de l’Alhambra où il a beaucoup joué une dizaine d’années auparavant. Mais d’autres diront qu’il s’agit d’un certain Charles Figus autrefois épris de lui avant de devenir son ami et qui vivait dans le sillage d’Edith Piaf.

Et puis il y a le grand coup, une chanson hors format pour les juke-boxes alors si importants pour la carrière d’une chanson puisqu’elle fait six minutes. Avec son complice Georges Garvarentz, Aznavour livre au monde, je dis bien au monde, la chanson qu’il attendait. A la fois nostalgique et romantique, les Plaisirs démodés réconcilie la génération Led Zeppelin et celle des boîtes d’après-guerre.

Enorme succès chez nous, ce titre trouve un écho encore plus phénoménal de l’autre côté de l’Atlantique puisque sa centaine d’adaptations en anglais notamment par Fred Astaire s’est vendue à plus de vingt millions d’exemplaires.

C’est une trouvaille puisque le message est les temps changent (clin d’œil à Bob Dylan et Black Sabbath alors N°1 des ventes) mais c’est le même amour qui anime la jeune génération et les réunit toutes.

Les années ont passé. Près de vingt ans de succès pour Aznavour qui commence déjà à faire le bilan et regarder les années écoulées. Un comble quand on pense que plus de quarante ans après, il est toujours là et toujours aussi adulé.

Et puis il y aura Mes emmerdes, le jazz toujours, au milieu de ces courants musicaux toujours plus nombreux qui apparaissent du reggae au disco en passant par le heavy metal. Aznavour est toujours là, la Bohème est désormais lointaine.

ARTISTE ASSOCIÉ
CHARLES AZNAVOUR
Né à Paris de parents arméniens le 22 mai 1924, Charles Aznavour (nom de naissance : Shahnourh Varinag Aznavourian) est décédé à Mouriès (Bouches-du-Rhône), le 1er octobre 2018, à l'âge de 94 ans. S'il n'était guère de bon ton d'encenser Charles Aznavour à ses débuts dans les années 1950, soixante ans plus tard il est devenu l'une des dernières icônes de la chanson française. Son verbe poétique a fait mille fois le tour du monde, faisant rejaillir aux amoureux la passion envolée. Echappant aux modes, l'auteur, compositeur et interprète a traversé les époques, une plume à la main. Auteur d'un répertoire riche et pérenne, il a continué d'enchaîner disques et tournées jusqu'à l'âge canonique de 94 ans et d'offrir ses impressions sur le temps qui passe, comme en témoigne les derniers albums Aznavour Toujours (2011) et Encores (2015). Sa carrière commencée en 1946 et poursuivie jusqu'à sa mort en 2018 est l'une des plus longues de la chanson française.
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