70 ans d'Eurovision : le concours de ses débuts à aujourd'hui

Retour sur les années 2010, de la résurrection numérique aux succès belges

7 mai 2026 | 11 min 25 sec

Entre 2010 et 2019, l’Eurovision a opéré une métamorphose spectaculaire. Passant d'un show "poussiéreux" à une ère 2.0 ultra-connectée, le concours a vu naître des tubes mondiaux et le retour de la Belgique au sommet avec Tom Dice et Loïc Nottet.

Alors là, on entre dans une décennie que personne n’avait vraiment vue venir. C’est vrai, on s’en souvient, chez nous, à la fin des années 2000, beaucoup se demandent si le Concours Eurovision de la Chanson a encore un avenir. Les audiences télés plongent, on râle sur les votes de voisinage, les pays de l’Est votent entre eux, bref, on soupire en disant que tout cela n’a plus rien à voir avec nous. Et on fait ce que l’Europe sait si bien faire quand elle doute : critiquer ce qu’elle ne domine pas ou plus.

Mais bon, malgré tout, le concours continue d’aligner les éditions.

Et en 2010, nous voilà à Oslo, dans un pays qui a les moyens financiers de donner un grand spectacle et le montrer avec ce mélange scandinave de calme, d’élégance et d’efficacité. Le spectacle est impeccable, moderne, rapide, lumineux. On sent que l’Eurovision est devenu un vrai produit télé du XXIe siècle. C’est fini, le programme un poussif et poussiéreux qui traîne en longueur : tout s’enchaîne à toute berzingue avec l’énergie d’une retransmission des J.O.

Bon, et nous dans tout ça ? Ben on revit un peu. Après des années à manquer les finales, voilà qu’arrive un jeune homme timide, avec sa guitare en bandoulière. Il s’appelle Tom Dice. Rien à voir avec la mise en scène habituelle du concours.

Me and My Guitar, Alors on l’écoute le gars, chanter avec sa guitare, et on se redresse sur le canapé car cela fait longtemps qu’on n’avait plus entendu ça, du moins sur le plateau de l’Eurovision. Et plus que de se dire, tiens, on existe encore, on est content de voir un gars qui ne chante pas un truc comme on n’en entend qu’une fois par, là, à l’Eurovision.

Et il termine sixième. Chez nous, c’est carnaval. Sixième et non pas au cul du baudet comme on dit dans la Wallonie profonde, ben on va reparler de l’Eurovision sans ironie, ce qui, dans certaines rédactions de journaux et magazines, relève déjà du miracle.

Et oui, cette nouvelle décennie révèle surtout autre chose : la chanson populaire a changé de nature. Avant, il fallait vendre des disques ; désormais, il faut exister sur internet, être partagé, commenté, repris, détourné, aimé ou même moqué. Et oui, dans les années 2010 le concours entre de plain-pied dans l’ère 2.0.

L’année suivante, confirmation à Düsseldorf car l’Allemagne a gagné grâce à Lena. C’est pas tous les ans, signe que les temps changent et notamment, que les grands pays fondateurs peuvent encore gagner contrairement à la rumeur. Les Allemands organisent cela comme ils savent le faire : la machine est immense et bien huilée.

Et oui, c’est cela le changement des années 2010 : on ne gagne plus avec une chanson faite pour l’Eurovision mais avec un titre capable de vivre en dehors du concours.

En 2012, Bakou accueille l’événement dans un décor aussi flambant neuf que le pays. On sent qu’il veut impressionner, se montrer, et surtout s’installer dans l’imaginaire européen dont il a longtemps été absent. Car c’est ça aussi, l’Eurovision avec ses cartes postales.

La gagnante se nomme Loreen. La Suède, évidemment. Ces gens-là ont compris le concours mieux que tout le monde, depuis Abba. Ils le prennent au sérieux sans jamais en avoir l’air. Et de fait, Euphoria est un tube international qui passe par l’Eurovision et non le contraire. On est loin de se douter qu’on la reverrait bien plus tard.

En 2013, Malmö confirme cette impression. Tout est pensé, rythmé, intelligent, léger. Les Suédois organisent un concours comme les Finlandais le nouveau modèle de chez Nokia.

Bon, pendant ce temps, en Belgique, on cherche toujours la bonne formule entre nos deux chaînes de télévision publique. Il y a des talents, des idées, des voix, mais peu de vision stratégique, perdu dans un labyrinthe … linguistique, je ne vous apprends rien.

Et puis arrive 2014, à Copenhague, avec Conchita Wurst pour l’Autriche. Vous remarquez que je ne dis ni concurrent ni concurrente et vous savez pourquoi. Et voilà que ce concours que beaucoup disaient ringard devient soudain l’émission la plus moderne du continent sur les questions d’identité, de représentation, de liberté d’être soi. Ceux qui se moquaient encore de l’Eurovision voient le truc les doubler par la gauche. Car Conchita remporte le trophée largement. Dans certaines maisons, on applaudit. Dans d’autres, on tousse.

Aaah 2015, ça fait drôle de retrouver à Vienne, non pas pour le Nouvel An mais un 23 mai, et pas pour une valse mais pour chanteur sur qui nous misons tout, ici en Belgique, c’est déjà un phénomène nous, il s’appelle Loïc Nottet.

Hé, on tient quelque chose, là, c’est le gars qu’on a vu et applaudi dans The Voice. Et il arrive avec une vraie proposition artistique. La chorégraphie, chez lui, on le sait, c’est pas un truc en plus pour le show télé, il est habité par la danse le gars, on le verra à la rentrée suivante d’ailleurs. Et puis sa chanson est forte, et il envoie question interprétation, c’est d’une intensité rare.

Malheureusement, Loïc termine quatrième. La déception est immense. Car même si c’est insensé pour la Belgique, au regard des résultats précédents, on y a cru et on avait toutes les raisons d’y croire. On découvrira surtout qu’un artiste peut utiliser le concours comme tremplin vers une véritable carrière et non pas une cage. La preuve : qui pense encore à l’Eurovision quand on parle de Loïc Nottet.

Alors en 2016, on met le cap sur Stockholm et son incroyable salle de spectacle en site propre. Encore la Suède, encore une organisation d’une précision redoutable, ça devient un métier, pour eux, l’Eurovision qui, contre toute attente, devient gigantesque sur les réseaux sociaux. On vote depuis son téléphone, on commente en direct, on découpe les prestations en extraits de quelques secondes, c’est fou, hein ?

Et survient un moment politique majeur : la victoire de l’Ukraine avec Jamala et 1944, chanson liée à la déportation des Tatars de Crimée. Autrement dit, ceux qui répètent que l’Eurovision n’est jamais politique n’ont jamais vraiment jamais regardé l’Eurovision.

Et donc, en 2017, on est à Kiev mais dans un climat politique tendu. Le vainqueur est portugais, la chose est rare aussi : Salvador Sobral, avec une chanson délicate, presque hors du temps. Au milieu du vacarme moderne et synthétique, de cette musique qui n’en peut plus de taper tout le temps la simplicité peut encore remporter tous les suffrages.

Et en 2018, Lisbonne offre l’une des plus belles éditions visuellement, pleine d’élégance. La victoire revient à la chanteuse israélienne Netta Barzilai, avec une chanson complètement décalée (Toy).

Et on termine cette décennie qui a vu le Concours Eurovision ressusciter, revenir de tellement loin avec un show présenté à Tel Aviv, immense, mondialisé, suivi bien au-delà de l’Europe. L’Australie participe désormais, ce qui aurait semblé aussi logique en 1956 que de croiser Crocodile Dundee sur la Grand Place de Bruxelles.

La victoire revient aux Pays-Bas avec Duncan Laurence et Arcade, chanson intime qui va connaître une seconde vie mondiale grâce aux plateformes numériques. Encore un signe des temps : on peut gagner en 2019 et exploser deux ans plus tard sur les réseaux.

Que le chemin parcouru est saisissant !

Le concours moqué des années 2000 est devenu à la fin des années 2010, un événement populaire majeur. Grâce aux jeunes, bien sûr, qui le plébiscitent. Du coup, les artistes n’ont plus honte d’y aller, les maisons de disques réinvestissent car internet amplifie tout ce qui s’y passe. Et puis, vous le savez, les enjeux d’image nationale sont toujours aussi réels. Quant aux débats de société, ils y éclatent en direct ou les semaines qui précèdent, dans la presse.

Et notre petit pays qui n’est pas si petit que ça, dans tout cela ?

Bon, ben une décennie de plus à regarder le palmarès comme le sommet de l’Everest. Mais bon, le pays s’est remis à compter les points à deux reprises quand même avec Tom Dice et Loïc Nottet. Bref, après le désastre de quelques saisons, nous avons retrouvé une crédibilité au sein du continent et provoqué une attente chez nous.

Les années 2010 s’achèvent donc de manière inattendue : l’Eurovision n’est plus un vestige, et si ce n’est pas l’avenir, c’est bien le présent. Et franchement, qui l’aurait prédit dix ans plus tôt ? On pensait qu’Urban Trad resterait une exception sans lendemain.

En tout cas, on s’est bien amusé, l’émission nous a bien divertis et l’Eurovision a pris la place de plus grosse émission de télévision musicale de la planète.

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