70 ans d'Eurovision : le concours de ses débuts à aujourd'hui

Le récit des années 2020, entre annulation COVID, succès de Måneskin et laboratoire pop

7 mai 2026 | 13 min 11 sec

Après une annulation historique en 2020, l’Eurovision a prouvé sa résilience face aux crises. Ce laboratoire pop lance désormais des carrières mondiales et sert de baromètre culturel unique. Découvrez le récit d'une décennie marquée par Måneskin et le retour de Loreen.

Les années 2010 refermées, on se disait que le Concours Eurovision de la Chanson avait retrouvé sa vitesse de croisière. Le programme était devenu jeune, immense, populaire, parfaitement à l’aise avec les réseaux sociaux, les plateformes, les monde 2.0. Il avançait comme un train lancé à pleine vitesse.

Et là, le monde s’arrête.

Nous sommes au printemps 2020. Depuis des mois, les délégations préparent leur voyage vers Rotterdam. Les répétitions sont en route, les décors en chantier, les hôtels réservés, les fans ont leurs billets, les bookmakers ont déjà leurs favoris. Mais un mot a tout envahi : pandémie. Pour la première fois depuis 1956, le concours est annulé, pour cause de Covid.

Et là, il faut mesurer ce que cela représente, sortir la tête que nous avons eue tous dans le guidon à coup d’émission télé spéciales, confinement et peur viscérale d’une maladie dont on ne sait pas grand-chose. Car l’Eurovision a jusque-là, depuis 1956, traversé la guerre froide, les crises pétrolières, les attentats, les récessions, les éclatements d’États, les deuils, les polémiques permanentes sans jamais avoir été annulée ou suspendue une seule fois. Et voilà qu’un virus la met à genoux. Même les plus anciens n’avaient jamais vu cela.

Dans les foyers européens confinés, où on attend l’heure d’aller faire ses courses ou promener son chien, le mois de mai paraît aussi vide que les rues. Pas de générique de Charpentier, pas de tableau des votes, pas de commentateurs surexcités, pas de voisin qui chante faux dans la rue après minuit. On découvre alors quelque chose d’inattendu : l’Eurovision est un rite qui, cette année, nous manque cruellement.

La télévision improvise, bien sûr, des émissions de remplacement, pensez donc, ils sont tous à la maison, alors on célèbre les anciennes chansons, en se disant que de toute façon, c’est dans l’air du temps, on fouille les archives, on vote à distance, on bricole du lien social à travers les écrans. Comme tout le monde cette année-là, le concours fait ce qu’il peut mais rien à faire, c’est pas ça.

Enfin, comme on dit dans Oscar : il est parti mais il reviendra.

Et justement, en 2021, les Pays-Bas organisent enfin l’édition annulée l’année précédente, dans un monde encore prudent, masqué, réglementé, testé, désinfecté. L’Eurovision devient une bulle sanitaire géante. Des milliers de personnes se croisent, mais derrière des badges, couloirs balisés et protocoles médicaux. Même les paillettes sentent le gel hydroalcoolique. Ce n’est pas l’ambiance de ferveur populaire des éditions précédentes et pourtant, quel soulagement : le concours existe à nouveau, la salle respire, même si c’est derrière un masque mais l’Europe rechante. On mesure ce soir-là à quel point ce rendez-vous comptait davantage qu’on ne le croyait.

Quant à la victoire, on n’est pas près de l’oublier, elle revient à l’Italie avec un représentant improbable répondant au nom de Måneskin.

Car là, mes amis, c’est un vrai groupe de rock, jeune, nerveux, sexy, insolent, avec des guitares, du cuir, de l’attitude, quelque part entre les Ramones et les Stooges d’Iggy Pop et puis aussi, un magazine de mode milanais. Ah ils sont bien sapés dans le genre. On les regarde et l’on comprend immédiatement que ce concours n’est plus du tout là où certains l’avaient laissé dans leur tête avec des jurys bien habillés et la coiffure dégagée autour des oreilles.

Le plus jouissif, c’est qu’ils vont conquérir la planète car les Américains vont s’y intéresser. Encore une preuve que l’Eurovision peut désormais lancer des carrières mondiales et pas seulement une fois dans son histoire, avec Abba.

Et la France ? Ah, la France y croit, comme rarement, elle y a cru jusqu’à la dernière minute avec une Barbara Pravi qui termine deuxième avec une chanson intensément française assumée, hors mode, à la Edith Piaf. Comme quoi il n’est pas absolument nécessaire de chanter en anglais pour toucher toute l’Europe. La Belgique, elle, était présente avec Hooverphonic, un groupe à la notoriété mondiale mais dont le succès américain appartient désormais au passé. N’empêche, il témoigne du fait que les artistes installés n’ont plus honte de se présenter au Concours ni de prendre le risque d’échouer.

En 2022, le concours doit se tenir à Turin, dans un continent tout récemment bouleversé par l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Le concours n’est pas hors du monde ; il en reçoit de plein fouet les secousses. La Russie est exclue. Cela aussi entre dans l’histoire du programme. Et le vainqueur est ukrainien : Kalush Orchestra. Logique, diront certains qui parlent de vote politique. C’est oublier que le téléspectateur de l’Eurovision vote souvent, surtout, avec ses émotions, sa solidarité. Le public européen, cette année-là, ne s’y est pas trompé, il n’a pas seulement voté pour un refrain.

Comme l’Ukraine ne peut organiser l’édition suivante en temps de guerre, la BBC reprend le flambeau. Je vous ai expliqué dans un des épisodes précédents que c’était désormais une vieille habitude. Quand il faut sauver la boutique, les Britanniques savent souvent comment faire tourner la machine.

Nous voici donc en 2023 à Liverpool. Quel symbole. La ville des Beatles accueille l’Eurovision au nom de l’Ukraine, on en aurait presque chanté Back in USSR, si ce machin existait encore. Qui aurait pu imaginer un truc pareil en 1968, je vous le demande.

L’édition est chaleureuse, populaire, musicale au sens noble, les Anglais savent y faire, et pour cause, de Canterbury à Aberdeen, ils poussent la chanson tous ensemble dans les pubs et les églises tous les week-ends. Liverpool, l’unique ville au monde à posséder deux cathédrales dans la même rue, rappelle qu’avant les concours, les tableaux de votes et les hashtags, il y a d’abord le plaisir, une furieuse envie de chanter des chansons.

Et qui voilà ? Loreen, je vous l’avais dit qu’on la retrouverait. Mais vous le saviez ? Comment l’oublier ! Onze ans après Euphoria, la Suédoise remporte un second trophée, rejoignant le club très fermé des doubles vainqueurs. Certains l’admirent, d’autres râlent, mais on a tous regardé.

Et grâce à elle, la Suède rejoint l’Irlande au nombre total de victoires. Car oui, c’est un truc typiquement eurovionesque, ça, écoutez les commentateurs lors de la prochaine édition: les statistiques du concours sont suivies comme celles du Tour de France ou du Mondial.

En Belgique, un nom a remis un p’tit coup de boost : Gustaph. Un candidat sympathique, solide et généreux. Mais bon, ça n’a pas suffit.

Et ben nous voilà de nouveau en Suède, en 2024, le pays est devenu pour le concours ce que le Brésil est au football : une référence permanente.

Je ne sais pas vous, mais je trouve que ces dernières éditions se déroulent dans un climat tendu, traversé de polémiques, de manifestations, de crispations. C’est la rançon de la gloire, quand un événement grossit démesurément, il devient le rendez-vous de tous ceux qui font du tapage, il transporte désormais avec lui toutes les tensions du continent. C’est triste, mais quand un programme devient immense, il cesse d’être innocent.

Heureusement que le show est toujours à la hauteur de notre envie de divertissement et de spectacle. Celui-ci est plein de sourires, d’énergie, d’espoir et de musique, évidemment. Et c’est finalement la Suisse qui l’emporte avec Nemo, un artiste singulier, libre, virtuose, capable de naviguer entre les styles. Il est bien de son époque, de sa génération.

Et en 2025, retour en Suisse, le pays qui avait accueilli le tout premier Concours en 1956, se retrouve presque septante ans plus tard avec une machine qui n’a plus rien à voir. On peut dire qu’on a changé de siècle dans tous les sens du terme.

Cette fois, c’est l’Autriche qui l’emporte avec un drôle d’objet entre opéra, pop et électro. Un chanteur capable de grimper dans les aigus, comme si quelqu’un avait oublié de fermer la porte de service au dernier étage. C’est spectaculaire, très années 2020, très Eurovision aussi, désormais : plus personne ne sait vraiment où finit le genre musical et où commence la chanson.

Troisième victoire pour le petit pays germanophone, après Udo Jürgens et plsu récemment, Conchita Wurst. Que des personnages !

La Belgique, elle, avait envoyé un certain Red Sebastian. De l’énergie, du rouge, du beat, du club ... Mais non. Élimination en demi-finale. On va devoir attendre l’année prochaine comme Jacques Brel, Madeleine ... qui ne vient pas.

Seule chose certaine, le concours est devenu un immense laboratoire pop de l’ère électro. C’est vrai, vous l’aviez remarqué que l’orchestre avait disparu. Ca n’empêche pas d’entendre de l’opéra version mashup dancefloor, des mises en scène toutes millimétrées par la production, des votes qui font hurler sur les réseaux sociaux mais toujours les mêmes fatales trois minutes pour convaincre tout un continent.

Alors que retenir de ces années 2020, dont nous n’avons vécu qu’une bonne moitié ?

D’abord qu’aucun événement populaire n’est éternel à défaut d’évoluer. L’Eurovision a survécu à une annulation historique, à une pandémie mondiale, à des fractures géopolitiques, et surtout à la concurrence totale des écrans qui a éloigné la génération des plus jeunes de la télévision et surtout, du culte du direct.

Ensuite que le concours Eurovision est devenu bien davantage qu’une compétition entre chanteurs et auteurs compositeurs. C’est un thermomètre culturel, un baromètre émotionnel, et malheureusement une arène diplomatique en paillettes. Ce devrait être une simple fête immense où des gens très différents acceptent, l’espace d’une soirée, de regarder la même chose ensemble.

Et ça l’est, plus encore qu’en 1956 ! Ce n’est pas rien car combien d’entre nous regardent le même programme télé avec leurs enfants, au cours d’une année ?

Quant à la Belgique, elle continue d’espérer son deuxième sacre. Chez nous, l’Eurovision reste une vieille histoire d’amour.

70 ans d'Eurovision : le concours de ses débuts à aujourd'hui

Explorez l'histoire passionnante de l'Eurovision avec notre podcast dédié aux grands moments du concours, racontés par Brice Depasse.

70 ans d'Eurovision : le concours de ses débuts à aujourd'hui
Le récit des années 2020, entre annulation COVID, succès de Måneskin et laboratoire pop
00:00
00:00