La Story Nostalgie

Gainsbourg à Kingston : douze pages blanches et un disque de platine

12 mars 2026 | 3 min 50 sec

Janvier 1979, Serge Gainsbourg débarque à Kingston — une des villes les plus dangereuses au monde — pour enregistrer un album reggae avec l'équipe de Bob Marley. Budget arraché de justesse, paroles pas écrites la veille au soir, douze pages blanches sur le lit.

Janvier 1979, le punk est mort. Mais on ne le pleure pas, pas le temps, il y a tellement de nouvelles musiques qui apparaissent qu’il ne se trouve personne pour s’en plaindre. Non, ce que les punks jouent à présent, ce sont des musiques venues d’une île improbable dont on ignorait jusqu’au nom : la Jamaïque. Ça s'appelle le ska et le reggae. Oh le reggae, on connaît, enfin, un peu. Il y a quatre ans, on a été frappé par la foudre en découvrant le I shot the sheriff d’Eric Clapton qui a attiré l’attention sur leur auteur : Bob Marley.

Le temps que la pression monte, l’année 78 a été celle du reggae, à coups de Is this love, Jammin’, et d’un duo de Mick Jagger et Jimmy Cliff…

Mais bon, les musiciens qui font le voyage jusqu’à Kingston pour trouver le vrai son du reggae sont rares. Déjà faut oser, c’est une des villes les plus dangereuses au monde. L’a-t-on dit à Serge Gainsbourg ? En tout cas, il y est. Incroyable que son directeur artistique ait obtenu de Philips, leur maison de disques, le budget pour y aller en avion avec hôtel et tout le toutim. Enfin, le toutim, ça coûte rien une fois qu’on est sur place. Et puis, on enregistre avec l’équipe de Bob Marley, il y a même sa femme, Rita, dans les choristes.

Ce soir, c’est le dernier soir, demain on enregistre les paroles, hein Serge, dit Lerichomme à son artiste attablé dans un restaurant. Ouais ouais ouais, je sais, répond-il, en évacuant la fumée. Aïe ! Pour bien connaître Serge, Lerichomme comprend qu’il n’a pas encore écrit grand-chose. Déjà qu’il y aura peu de titres originaux, ce paresseux a prévu plusieurs reprises comme La Marseillaise qui devient Aux armes etc, ou Marilou reggae, un titre du précédent album L’homme à la tête de chou, qui lui a justement donné l’idée de cet album 100% reggae.

Mais quand il le raccompagne à sa chambre, ce qu’il voit par la porte entrouverte le terrifie : sur le lit, douze pages blanches avec au-dessus, le titre de chaque chanson. Il n’a encore rien ! Lerichomme n’en dort pas de la nuit. Dans quelle galère s’est-il encore embarqué avec cet artiste qui n’a plus rien vendu depuis dix ans ? L’homme à la tête de chou n’a même pas atteint les 20.000 exemplaires. A quoi cela sert-il que toute la presse ait hurlé au génie si personne n’achète ?

Le matin d’une interminable nuit noire, quand il frappe à la porte de Gainsbourg, il le trouve totalement éreinté avec ses douze pages toujours sur le lit mais entièrement noircies de mots et ratures. Alors il descend au petit déj avec les feuilles, qu’il met au propre, en restructurant le tout pendant que Serge fait une sieste, puis se prépare. A onze heures du matin, ils arrivent au Dynamic Sound, là où Marley a enregistré No woman No cry. Serge se plante devant le micro pour le quitter à deux heures du matin.

En repartant du studio dans la chaleur et l’humidité de la nuit jamaïcaine, Serge dit à son complice, Qu’est-ce qu’on a fait ? Je ne sais pas, Serge, mais on l’a fait. L’album Aux armes etc qu’ils vont mixer les deux jours suivants sera disque de platine dans l’année et fera de Gainsbourg la superstar qu’il n’espérait plus devenir après 25 ans de métier.

A la suite...

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Depuis plus de 20 ans, Brice Depasse vous emmène dans les coulisses des légendes du rock, de la pop, et des années 70 et 80 dans. Il vous fait voyager à travers les époques, en vous dévoilant les anecdotes les plus croustillantes et les histoires fascinantes des plus artistes de notre temps.

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